
Royal Oak : de l’enfant terrible à la collection
Résumé
La première Royal Oak, enfant terrible ou prodige ?
En 1972, la première Royal Oak défraie la chronique. Disruptif dans le monde feutré du luxe horloger, son concept est sans précédent. Dessiné par Gérald Genta, son habillage hisse l’acier au même rang que l’or. Les huit vis hexagonales exhibées sur la lunette octogonale, attributs jusque-là inimaginables en Haute Horlogerie, expriment la résistance d’une boîte qui contient un chef-d’œuvre de mécanique : le Calibre 2121, mouvement le plus plat du monde à remontage automatique et rotor central. D’une extrême difficulté de fabrication et de décoration, la première Royal Oak est vendue au même prix que les montres en or de son époque.
Contre toute attente, elle rencontre son public dès son lancement le 15 avril 1972. À la fin de cette même année, elle est déjà le modèle unique le plus vendu par Audemars Piguet depuis la naissance de l’entreprise en 1875, soit 490 pièces distribuées en moins de 8 mois. Rappelons qu’à cette époque, la manufacture du Brassus occupe moins de 100 personnes qui fabriquent quelques milliers de montres déclinées pour la plupart en très petites séries d’environ 25 exemplaires, voire en exemplaires uniques.
Peu à peu, la Royal Oak conquiert une clientèle, active, exigeante, qui invente de nouveaux modes de vie, plus rapides, dynamiques, polyvalents, alliant sportivité et élégance. Durant quatre ans, les ventes vont croissant. Mais même chez Audemars Piguet, la Royal Oak reste une sorte d’ovni, d’électron libre, un enfant terrible ou un enfant prodige... Que faire d’elle ?



Donner sa place à la Royal Oak sans perdre son identité de marque
Georges Golay, qui dirige alors Audemars Piguet, a bien compris que la Royal Oak risque de modifier le destin de l’entreprise et d’impacter l’image de la marque. Tout en soutenant activement l’« enfant terrible », il exprime ses doutes à l’époque même où Genta dessine le modèle. Le designer a d’ailleurs souvent raconté ces doutes, qu’il a interprétés comme une résistance. En 1982, le magazine Business & Finance interroge Georges Golay quant à l’impact de la Royal Oak sur l’image de marque, cette montre présentant une esthétique non conventionnelle, en rupture forte avec les collections Audemars Piguet de son temps. Bien qu’il se réjouisse de l’apport de la Royal Oak, il explique : « Nous ne souhaitons pas que le nom Audemars Piguet soit projeté au public au travers uniquement de ce modèle phare ».
Est-ce la raison pour laquelle les déclinaisons de la Royal Oak n’apparaissent pas avant 1976 ? Les sources ne le disent pas, mais les chiffres montrent qu’Audemars Piguet s’est bien gardé de tout miser sur la nouveauté. Ainsi, entre 1972 et 1976, la Royal Oak ne dépasse jamais les 7% du nombre de montres produites par les ateliers Audemars Piguet, ni les 6% du chiffre d’affaires. C’est peut-être la raison pour laquelle certains acteurs de l’époque y ont perçu un échec commercial. Quant aux campagnes de publicités, la plupart continuent de mettre en lumière des modèles squelettés, féminins, ovoïdes, sertis, etc.
1976 : la Royal Oak II entre-ouvre la boîte de Pandore
Les archives et les témoignages ne permettent pas de savoir qui, quand et comment est arrivée l’idée de la première Royal Oak féminine, modèle 8638 baptisée à l’origine « Royal Oak II ». Ce qui est certain, c’est que l’origine du projet est apparue très tôt. Un croquis daté de 1973 en dévoile une première version, suivi en 1974 par les premiers plans de fabrication. Il faut attendre l’arrivée de la première femme designer de la Manufacture, Jacqueline Dimier, pour que le projet aboutisse en 1976.
Aussi radicale, voire davantage que la 5402 de 1972, la référence 8638 de 1976 est également en acier, dotée de vis visibles et d’un calibre automatique miniature. La réduction de son diamètre, qui passe de 39 mm à 29 mm rend sa fabrication encore plus difficile. Mais ici aussi, le succès est au rendez-vous dès le lancement de la montre. En 1976, 423 exemplaires sont vendus. L’année suivante, 756 quittent le Brassus. Le chiffre frôle les 1 000 unités en 1978 et les dépasse en 1979.
1977 : la Royal Oak brise ses propres règles
Si en 1972 la Royal Oak a rompu les règles de l’horlogerie de luxe, sa variante féminine de 1976 démontre qu’elle est capable de briser ses propres codes. Dès lors, la bride est lâchée.
1977 est le véritable point de bascule. Audemars Piguet introduit simultanément les modèles 5402 et 8638 en or jaune, en or gris et en combinaison d’acier et d’or jaune. En parallèle, la marque ajoute une taille intermédiaire de 35 mm, modèle 4100. Dès lors, et en à peine 5 ans (1977-1981), 27 nouvelles références de Royal Oak voient le jour, déclinées dans de nombreuses dimensions, pour hommes et pour femmes, équipées de cadrans variés, parfois dépourvus de tapisserie, sertis et animés de sept calibres différents, dont certains à quartz, et d’autres sous forme de montres de poche !




Naissance du modèle 4100, la Royal Oak III
Dessiné par Jacqueline Dimier, le modèle 4100 apparait parfois dans les sources sous l’appellation « Royal Oak III ». Ce modèle répond à une demande croissante de certains marchés dans lesquels la première Royal Oak de 39 mm n’a pas trouvé sa clientèle. Rappelons que si l’agent italien d’Audemars Piguet, Carlo de Marchi, a été l’un des instigateurs de la Royal Oak en 1970, l’Italie n’a pas accueilli ce modèle avec l’enthousiasme espéré. Son designer Gérald Genta l’explique dans une interview accordée à Audemars Piguet en 2012 : « Le drame était la grandeur de la montre, c’était un éléphant par rapport à ce que portaient les gens à cette époque-là. Les hommes en Italie portaient la Ladymatic. Par conséquent on arrivait avec un truc tellement énorme que ce n’était pas possible ! ».
Il faut rappeler que ce diamètre de 39 mm, qui lui a valu le surnom de Royal Oak « jumbo », ne faisait probablement pas partie du cahier des charges de Genta. Il résulte de l’architecture de la boîte Royal Oak, et plus particulièrement de ses huit vis traversantes, placées tout autour de son Calibre 2121, dont le diamètre atteignait 12½ lignes, soit 28 mm. Dès lors, pour réduire le diamètre de la montre, il fallait trouver un calibre plus petit.
Lancé en 1977 sous la référence 900, le Calibre 2123 est alors fabriqué par LeCoultre & Cie, une manufacture située à un jet de pierre du Brassus, et avec laquelle Audemars Piguet avait, depuis des décennies, noué des liens commerciaux, techniques, amicaux et même familiaux. Ce calibre se distingue de son cousin et prédécesseur 2121 par son diamètre plus petit (11½ lignes, soit 26 mm), par sa hauteur plus importante qui permet d’ajouter une aiguille de seconde au centre, (3,25 mm plutôt que 3,05 mm), et par sa haute fréquence qui augmente sa précision (28 800 a/h contre 19 800 a/h). La boîte est repensée pour maximiser l’utilisation de l’espace intérieur et est structurée en trois parties, contrairement au système « monocoque » du 5402. L’espace de l’énorme joint d’étanchéité du modèle 5402 est occupé par une lunette dont l’architecture est entièrement repensée pour l’occasion. Grâce à ces transformations, avec un mouvement qui ne fait que 2 mm de diamètre en moins, les horlogers parviennent à réduire la dimension de la boîte de 4 mm ! La nouvelle Royal Oak mesurera donc 35 mm, seulement.
L’Italie adopte enfin la Royal Oak
Pour fabriquer ce nouveau modèle, Audemars Piguet s’adresse à ses meilleurs partenaires. Les plans de l’habillage sont dessinés en novembre 1976 par la société italienne Fontana. Ce fabricant spécialisé qui sera rebaptisé Lascor est basé à côté du Lac Majeur, à Sesto Calende. Gay Frères fournit le bracelet 477 et le spécialiste genevois Stern Frères se charge des cadrans ornés de la tapisserie T21 comme pour les précédentes Royal Oak.
En 1977, Audemars Piguet lance la production d’un peu plus de 1000 Royal Oak 4100. Soutenue par une belle campagne publicitaire, la montre rencontre son public. Après un premier succès l’année de son lancement, avec 472 pièces distribuées, c’est le raz-de-marée l’année suivante ! 1 597 montres sont vendues puis 1 737 en 1979. Le modèle 4100 s’écoule à 5 720 pièces ! La Royal Oak entre alors dans une nouvelle dimension.
Plus encore que le modèle 8638, la Royal Oak 4100 fait la démonstration que l’enfant terrible peut évoluer, se transformer et s’assagir. Plus de 75% de ces montres contiennent de l’or, toutes mesurent 35 mm et offrent un logo AP à midi, aucune n’est extraplate. Grâce à ces nouveaux codes, l’Italie adopte enfin la Royal Oak. À peine 4% des 5402 avaient été distribuées en Italie, mais ce pays absorbe 1 379 montres 4100 et 8638, soit plus de 15% de la production totale. À noter aussi : Raymond Bornand, qui dirigeait alors la distribution des montres Royal Oak en Suisse raconte qu’en Italie, bien des hommes portaient le modèle 8638 de 29 mm. Finalement, les deux tiers des exemplaires sont tout ou partiellement en or. Le futur de la Royal Oak se construira sur ces nouveaux codes.



1978-1982 : vers un nouveau classique de 35 mm puis 36 mm
Dans les archives, le modèle 4100 est parfois nommé « Royal Oak III ». Si la version « IV » n’existe pas, c’est que dès lors, le nombre de variations se multiplie. Les dimensions sont nombreuses, mais pour les hommes, une nouvelle norme s’impose : le diamètre de 35 mm.
De 1978 à 1982, plusieurs variantes du 4100 sont créées sur le Calibre 2123 (d : 26 mm, h : 3,25), notamment pour accueillir des pierres précieuses : 4153 (1978); 4275 (1981); 4287; (1981); 4331 (1982). À partir de 1986-87, les modèles de 35 mm seront équipés d’un mécanisme plus petit, le Calibre 2131 (d : 23,3 mm, h : 3.2 mm, ébauche Frédéric Piguet) en particulier les modèles 14544 (1987); 14486 (1990); 14575 (1990), 14674 (1990).
Dès 1983, les lignes bougent à nouveau. La majorité des modèles passent à 36 mm, à commencer par la Royal Oak 4332 (les modèles calendrier 5572, 5581, 5658, 5577, 5595, 25594…) puis la famille des 14700 dès 1990. Durant deux décennies, plus de 50 modèles Royal Oak de 36 mm de diamètre verront le jour. La plupart seront équipés du Calibre 2125 et ses dérivés (dont le 2225), une famille de mouvements automatiques créée dans les années 1970 par Le Coultre & Cie, véritables « tracteurs » - terme utilisé par les horlogers pour désigner un mouvement robuste, capable d’accueillir des complications - qui équiperont d’innombrables modèles jusqu’au 21e siècle.




Dès 1983 : calendriers et fuseaux horaires en 36 mm
Les premières Royal Oak dotées de complications apparaissent en 1983. Leur diamètre de 36 mm confirme le nouveau standard de dimensions.
Audemars Piguet présente d’abord la Royal Oak Day Date, modèle 5572, Calibre 2124/2810 (d : 26 mm, h : 4,55 mm), qui sera suivie de plusieurs dérivés 5577, 5581, 5584. L’ébauche du mouvement de base provient de Jaeger-LeCoultre alors que la planche de quantième est fabriquée par la maison Dubois Dépraz, dans le petit village du Lieu, à la vallée de Joux. Le développement a été réalisé dans le tout nouveau Bureau Technique d’Audemars Piguet, comme en attestent des plans datés de 1982. Il en va de même des Royal Oak à triple calendrier, Calibre 2124/2825, qui sont emboîtées dans un habillage identique au premier modèle Day Date. Offrant également une phase de lune, elles seront déclinées en plusieurs variantes dès 1983 : 5658, 5595, 25594 et 25627.
Ce diamètre de 36 mm sera encore utilisé 10 ans plus tard pour les premières Royal Oak Dual Time, dont le système de fuseau horaire est fondé sur le brevet Audemars Piguet CH673196A. Équipées du Calibre 2129/2845 (d : 26 mm, h : 4,85), les premières déclinaisons portent les numéros de modèle 25744, 25762, 25772 et 25730, puis 25757 et 25929 avec Calibre 2229/2845. Finalement, la Royal Oak à calendrier annuel adoptera cette même dimension en 1999 : modèle 25920, Calibre 2224/2814.
Quand les pierres s’invitent et les cadrans se libèrent
En musique, en art, en cuisine ou en design, un grand classique est une œuvre célébrée, connue, admirée, respectée, et qui se laisse interpréter à l’infini. Immuable, mais sans cesse renouvelée. Dans les années 1980, la Royal Oak commence à répondre à cette définition.
Certains éléments sont intangibles : la lunette octogonale ponctuée de 8 vis, la carrure tonneau à deux biseaux, le bracelet métallique en chute. Mais désormais, la taille varie et les matières se diversifient. En 1979, la Royal Oak accueille ses premiers diamants. L’œil averti notera que les pierres sont serties sur le pourtour de la lunette, créant un effet raffiné de brillance, qui n’entre pas en concurrence avec les vis. Au-delà de l’esthétique, la raison est technique. Les lunettes du modèle ultraplat 5402 sont évidées pour mieux tenir le joint d’étanchéité surdimensionné. Elles sont donc trop fines pour être serties sur le dessus. Dans une interview accordée en 2020, Raymond Bornand, qui a dirigé la distribution d’Audemars Piguet en Suisse entre 1973 et les années 2000, raconte avoir fait sertir la première Royal Oak chez un joaillier indépendant, avant de la présenter aux ateliers du Brassus, qui ont adopté le sertissage puis l’ont interprété à l’infini.
Le cadran lui-même s’offre des libertés dès 1977. Les teintes varient en fonction de la couleur de l’or. Mais bientôt, la tapisserie elle-même disparait parfois, aussi bien sur le modèle 4100 que sur les variantes féminines.
L’irruption de la technologie du quartz
Jacques-Louis Audemars et Georges Golay ont longtemps hésité avant de faire entrer la Royal Oak dans l’ère du quartz. S’ils ont fini par franchir ce pas en 1978, ils l’ont fait avec toute la prudence des Combiers (ainsi se nomment les habitants de la vallée de Joux), tant le sujet était alors sensible, voire explosif.
En effet, couplé à une décennie de crise économique, financière et pétrolière mondiale, la déferlante de montres à quartz japonaises, américaines, puis chinoises ont gravement atteint l’industrie horlogère suisse, plongeant depuis 1974 tout le secteur dans la plus grave crise de son histoire, et manquant de faire disparaître toute la branche.
Comme tous les acteurs horlogers, Audemars Piguet a dû faire des choix. D’une part, son histoire, ses horlogers hautement qualifiés, son identité profonde et ses convictions l’invitaient à défendre contre vents et marées les savoir-faire traditionnels. D’autre part, sa curiosité du présent et de l’avenir, son attachement à l’innovation et sa perception du danger de laisser passer sa chance, lui dictaient d’adopter la nouvelle technologie. Ou au moins, de s’y frotter.
Aussi la Manufacture s’est-elle très tôt intéressée au quartz. En 1969 elle conclut un accord avec la SSIH avec pour premier objectif de favoriser la distribution des montres Audemars Piguet. Mais dans les faits, la marque commence dès cette date à travailler discrètement avec le géant de l’horlogerie suisse sur un projet de montre à quartz. Cinq ans de développement sont nécessaires pour aboutir en 1974 à la présentation du modèle 6001, dessiné par Jean-Fred Meylan, dont les formes généreuses accueillent le volumineux Calibre 2510 (d : 31x25 mm, h : 6 mm). Ce concentré de haute technologie baptisé « megaquartz » offre alors une précision extraordinaire avec une norme de tolérance de seulement une seconde par mois. Son résonateur vibre 2 359 296 fois par seconde, contre 4 fois pour une montre mécanique à haute fréquence. Le calibre équipe un peu plus de 350 montres Audemars Piguet entre 1974 (59 exemplaires) et 1978.
En dépit de ces performances stupéfiantes, dans les années 1970 déjà, l’on pressent que la pérennité de ces « mécanismes » n’est pas assurée à long terme. Non seulement la technologie évolue à très grande vitesse, rendant les systèmes, composants, piles, et autres circuits imprimés obsolètes après quelques années, mais l’électronique est très éloignée de la mécanique traditionnelle : méthodes de fabrication, composants, matériaux, métiers, savoir-faire… Les horlogers s’ingénient à décorer chaque composant avec le plus grand soin, mais doivent-ils devenir électroniciens ?




1978 : une « ligne parente » dont on ne doit pas prononcer le nom
La Royal Oak pouvait-elle parler le langage du quartz ? Le devait-elle ? Ce modèle révolutionnaire avait, à sa manière, offert une alternative au quartz : une montre dont le design radicalement futuriste et l’esprit transgressif étaient au service des savoir-faire traditionnels : décoration manuelle de l’acier, mouvement automatique le plus plat du monde, etc.
Dans un mémoire rédigé en 2006, Jacqueline Dimier explique que : « la tentation d'implanter le quartz dans la ligne Royal Oak fut grande, mais la direction s'y opposa, créant alors une ligne parente, réf. 6005, rectangulaire à coins coupés. On retrouvait là le même bracelet, une terminaison adéquate, mais pour se distancer on élimina les vis au profit de quatre plots ».
La solution choisie par Jacques-Louis Audemars et Georges Golay est un modèle d’équilibrisme. Les deux hommes s’étaient fixé comme objectif d’épargner du quartz, aussi longtemps que possible les collections dites « classiques »: rondes ou ovales dont de nombreuses variantes étaient équipées du Calibre ultraplat 2003. Ils souhaitaient également préserver leur toute nouvelle icône Royal Oak, mais ils pressentaient que son caractère transgressif se prêtait mieux à l’irruption d’une technologie disruptive. En créant une « ligne parente », ils préservaient la chèvre et le chou. Temporairement.
La Fiche Technique Boîte de la première Royal Oak à quartz pour homme indique que le modèle 6005 (1978) est équipé du Calibre 2511, développé à partir de 1972. D’un diamètre de 23,2 mm il est bien plus petit que son prédécesseur 2510 mais sa hauteur de 3,5 mm reste importante. À cette date, le quartz n’est déjà plus perçu comme le summum de la technologie et l’avenir du luxe. Il faut donc lever le doute sur la valeur du mécanisme. Une ancienne « Notice du rhabilleur AP » juge nécessaire d’indiquer : « Calibre quartz terminé par les maîtres-horlogers d’Audemars Piguet et Cie dans la Haute tradition Horlogère ». Cet argument se retrouve dans les campagnes qui soutiennent le lancement de la montre : « C’est une quartz sans doute, mais c’est avant tout une Audemars Piguet (…) Et seul Audemars Piguet, grâce à sa maîtrise totale des formes et des techniques horlogères, était à même de donner ses lettres de noblesse à l’électronique ». En 1980, une autre publicité introduit cette montre comme « La face acceptable de l’innovation ».
Mais cette montre est-elle une Royal Oak ? Sa lunette n’est ni octogonale, ni rythmée par les huit vis hexagonales. Les sources imprimées contiennent la réponse. Dans les catalogues 1978-1979 et suivant, le modèle 6005 n’est jamais nommé Royal Oak mais simplement « Quartz ». En 1981, la gamme s’étoffe, avec sept modèles de même nature (6005, 6009, 6010, 6015, 6014, 6026 et 6028) déclinés en 14 variantes dont 10 sont équipés du Calibre 2502 (d : 17,5x13,5 mm, h : 1,98 mm). À nouveau, le nom Royal Oak n’apparaît pas. Ces montres répondent à l’appellation « Ligne AP Quartz » qui perdure jusqu’en 1985 au moins. Ce ne sont donc pas des Royal Oak, mais des « parentes proches », pour reprendre l’expression de Jacqueline Dimier.
1982 : quand les chemins de la mécanique et du quartz se rejoignent
C’est donc à reculons qu’Audemars Piguet a fait entrer le quartz dans l’histoire de la Royal Oak. Après le coup d’essai évoqué ci-dessus, la Manufacture décide de franchir un pas supplémentaire, tant la demande des marchés se fait pressante. En 1980, trois modèles de « vraies » Royal Oak accueillent le Calibre 2502 à quartz. Développée par Jaeger-LeCoultre, cette merveille de microélectronique se distingue par sa petitesse. Ses mensurations ne dépassent pas 17,2 x 13,5 mm, pour une hauteur de 1,98 mm ! Ce calibre permet d’introduire deux nouvelles dimensions.
En trois ans, la Royal Oak 30 mm est déclinée en cinq modèles (6008 et 6013 en 1980; 6020 en 1981; 6033 et 6035 en 1982). Encore plus petite, la Royal Oak 26 mm ouvre le chapitre des « mini Royal Oak », dont les premiers modèles (6012 en 1980; 6007 et 6019 en 1981 et 6027 et 6034 en 1982) préfigurent les Royal Oak de 20 mm de 1997 (modèle 67075). Ces variations sont toutes dédiées aux femmes. Dès lors, la plupart des Royal Oak féminines seront pourvues d’un calibre à quartz.
Entre 1982 et 1985, le nombre de calibre quartz et les variations de dimensions s’étoffent. Les Royal Oak 26 mm sont désormais équipées du Calibre 2508, encore plus fin (17,2X13,5 mm, h : 1,6 mm) et accueillent la nouvelle référence 6131. Les variantes 31 mm abritent le nouveau Calibre 2711 (17,2 mm, h : 2,5 mm, ébauche Girard Perregaux). Plus important : une nouvelle taille apparait, plus généreuse qui pour la première fois est identique à certains modèles mécaniques : 35 mm.
En 1982 Le Calibre 2506 équipe déjà plusieurs modèles de 35 mm (56023; 56036; 56037; 56038; 56039; 56040). Ainsi, le chemin du quartz et celui de la mécanique se sont rejoints. Pour la première fois, les clients peuvent choisir entre des montres presque identiques, dont certaines sont à quartz et les autres mécaniques. Les premières variantes électroniques portent souvent l’indication « quartz » sur leur cadran, et les horlogers d’Audemars Piguet se font un devoir de décorer les composants métalliques avec le même soin que les mouvements mécaniques.



Nouvelles technologies et renouveau des complications
Un survol des registres de fabrication des années 1980 impose de le reconnaître : les premières générations de Royal Oak à quartz ont constitué une part non négligeable de la production Audemars Piguet des années 1980. En 10 ans, ce sont au moins 59 modèles qui sont créés, équipés de six calibres à quartz différents : 2502, 2505 (d : 26 mm, h : 3,15) 2506 (d : 26 mm, h : 3,15), 2508, 2610 extraplat (16,2 mm, h : 1,9 mm) et 2711. Parmi ceux-ci, 44 sont rehaussés de pierres précieuses, sertis soit sur la boîte, soit sur le cadran, soit sur les deux. D’une manière plus générale, la proportion de montres Audemars Piguet à quartz passe de 7% en 1979 à 30% l’année suivante. En 1986, elle atteint son sommet historique : la moitié des montres est équipée de calibre à quartz. Dès lors, cette proportion diminue régulièrement. Il ne reste que 20% de quartz 10 ans plus tard.
Cette expansion du quartz répond aux demandes appuyées des marchés friands de nouveautés. Elle ne doit pas faire oublier que parallèlement, Audemars Piguet joue un rôle central dans le renouveau des complications classiques qui équipent non seulement des montres rondes et de poche, mais également la collection Royal Oak. Mentionnons dès 1984, les Royal Oak à Calendrier Perpétuel (5554, suivi du 25636 en 1986, 25654 en 1987, 25729 en 1992, etc.). En 1997, pour ses 25 ans, la montre octogonale adopte le chronographe (Calibre 2385, modèles 25850 et 25865, puis 26320 en 2012, etc.), mais également le tourbillon (modèle 25831, Calibre 2875 ; puis 26355, Calibre 2886 en 2010 ; 26510 Calibre 2924 en 2012, etc.) et même la Grande Complication (Calibre 2885, modèles 25865 en 1997, puis 25953 en 2001, etc.). Dans les années 2000, l’équation du temps est introduite (Calibre 2121/2808, modèle 26603 dès 2008), un peu après les doubles complications tourbillon – chronographe (Tradition d’Excellence 25969, Calibre 2893 ; 25977, Calibre 2889 en 2003 ; puis 26039 en 2004 ; 26355, Calibre 2886 en 2010, etc.).
De l’iconoclaste à l’icône
Le concept radical du modèle 5402 de 1972, intouché durant 4 ans, ne pouvait pas laisser deviner le destin de la Royal Oak. En s’ouvrant aux femmes, puis aux matières précieuses, à de nouvelles dimensions, au sertissage, aux complications et aux calibres à quartz, la Royal Oak a révélé une plasticité aussi inattendue qu’extraordinaire.
L’esthétique dessinée par Genta n’a cessé d’être réinterprétée depuis 1976, donnant naissance non seulement à une collection riche et vivante, mais à deux collections supplémentaires possédant chacune son identité forte: la Royal Oak Offshore dès 1993 puis la Royal Oak Concept à partir de 2002. En 2022, la Royal Oak comptabilise à elle seule plus de 550 modèles différents, dont la plupart ont été déclinés en de multiples variantes. Si l’on ajoute les deux collections cousines, ce chiffre avoisine les 850 modèles !
Rédaction : Equipe du Patrimoine Audemars Piguet, Le Brassus
Première publication : 24 janvier 2022










































































































