
Les variantes de cadran 5402
Résumé
Combiner les géométries pour jouer avec la lumière
Le cadran 5402 combine deux géométries complémentaires : le cercle et le carré. Les lignes incurvées et les lignes droites, la rectitude et la fluidité, ou plus symboliquement la rigueur et la souplesse. D’une part, la forme circulaire du cadran est surlignée par les 12 index appliqués, finement ponctués par le marquage des minutes et surtout par les dizaines de milliers de minuscules losanges creusés en cercles concentriques.
D’autres part, la forme carrée s’exprime à travers les centaines de petites pyramides aplanies (ou tronquées) alignées selon un plan en damier, entre lesquelles se dessinent autant de lignes horizontales que verticales, à l’image des rues d’une ville. Cette verticalité est renforcée par l’axe du double index de 12h et le monogramme AP à 6h. Quant à l’horizontalité, elle s’appuie sur la signature AUDEMARS PIGUET, soulignée par l’indication AUTOMATIC et le guichet de date à 3h. Notons encore que ce dernier crée un effet d’asymétrie car, comme chacun le sait, un visage harmonieux est toujours légèrement asymétrique.
Cette combinaison subtile des formes géométriques prend tout son sens lorsqu’on la met en relation avec l’habillage facetté de la Royal Oak qui joue lui aussi avec les formes. En effet, la lunette est un octogone arrondi et la boîte monocoque un tonneau. Ainsi, tout comme la boîte de la montre, et peut-être davantage encore, le cadran de la Royal Oak est conçu pour refléter la lumière, superposant plusieurs trames de géométries différentes pour créer des effets de moiré aux variations infinies.
La fiche technique Stern
L’article dédié à la genèse de la Royal Oak raconte la naissance du célèbre cadran 5402. Il rappelle comment le prestigieux cadrannier genevois Stern qui venait d’hériter un peu par hasard d’anciennes machines à guillocher a proposé au designer Gérald Genta de les utiliser pour modeler le visage de la future Royal Oak. Il explique aussi comment le motif a été choisi et pourquoi les artisans ont opté pour un traitement galvanique de coloration.
Lorsque la maison Stern Créations a cessé ses activités en 2016, une part de ses archives a été distribuée à ses anciens clients. Saluons cette initiative, tant elle est rare et bienvenue pour la transmission à long terme des savoirs et savoir-faire horlogers. Audemars Piguet a ainsi hérité de plus de 30 mètres linéaires de documents, composés de milliers de plans, de fiches, de classeurs, de commandes, de correspondance, et de cadrans de référence.
Parmi eux, figure le premier cadran de la Royal Oak, illustré ici. Le « cadran témoin » est collé sur une feuille cartonnée à côté de laquelle figurent des indications techniques, malheureusement bien trop souvent hermétiques. Nous allons examiner dans cet article celles qui demeurent compréhensibles, en particulier « Tapisserie T21 »; la couleur « Bleu Nuit, Nuage 50 »; le monogramme AP « satiné » « extraplat 12/100 » et les index squelettés « trit » pour tritium.

La tapisserie T21, ou « Petite Tapisserie »
Les archives Stern indiquent que le motif de guillochage porte l’appellation « T21 », une abréviation de « Tapisserie no 21 ». L’appellation tapisserie mérite un petit aparté. Le monde horloger, et plus particulièrement celui des collectionneurs, a pris pour habitude d’utiliser le terme tapisserie pour qualifier les motifs du cadran de la Royal Oak. Cette métonymie résulte de la célébrité du modèle. En fait, comme le précise le site de la Fondation de la Haute Horlogerie (FHH), tapisserie signifie « décor à motifs répétitifs comparables à ceux d'une tapisserie et obtenu à partir d'une matrice reproduisant le dessin, laquelle guide le burin d’un tour à guillocher spécialement adapté ».
La majeure partie des décors tapisserie conservés dans les archives Stern présentent des motifs floraux ou en arabesques. Le motif T21, pour sa part, est une assez lointaine inspiration du guillochage « clous de Paris », un décor attesté depuis le XVIIIe siècle au moins et qui se compose de petites pyramides à bases carrées. Adopté pour le modèle 5402, le motif T21 s’est répandu dans la collection Royal Oak dès 1976, en particulier sur les modèles 8638, 4100, etc. Au début du XXIe siècle, son appellation évolue pour devenir « Petite Tapisserie », en contraste avec une variante plus grande créée en 1999, dite « Grande Tapisserie », et qui la remplace en quelques années. En 2012, pour les 40 ans de la Royal Oak, la Petite Tapisserie fait son grand retour, sur le modèle 15202 qui arbore aussi le monogramme AP à 6h.

Construire des pyramides
Depuis 1972, les cadrans 5402 sont réalisés sur des machines très particulières, ayant déjà une longue histoire que nous retraçons dans un article dédié. Durant les premières décennies, les méthodes de travail et les outils utilisés aboutissent à des variations esthétiques non négligeables d’un lot de cadrans à l’autre. Le Canadien Marc Ferland, responsable de l’atelier des cadrans tapisseries de 2011 à 2021 explique que si les machines ont été perfectionnées, la méthode est restée artisanale, le réglage pouvant modifier considérablement la gravure : « les machines sont conçues pour reproduire en les miniaturisant les motifs du chablon (la matrice), un peu comme des pantographes. En fait, elles font bien plus que le copier servilement : elles l’interprètent. À tel point qu’avec un peu de doigté, un artisan peut transformer des carrés en fleurs ! »
Ainsi, dans les années 1970-80, il arrive que le centrage des pyramides tronquées diffère légèrement d’un cadran à l’autre (voir illustrations). La dimension des pyramides varie parfois considérablement, en hauteur, en largeur, mais aussi en nombre ! Pour s’en assurer, il suffit de compter le nombre de pyramides qui séparent le guichet de date du centre du cadran. Sur une même distance, certains cadrans ont 9 pyramides, d’autres 10, voire 11, soit une variation de 20% ! Il faut savoir que les grands chablons qui étaient utilisés sur les machines à graver s’usaient rapidement et devaient être régulièrement remplacés. Comme leur fabrication était également manuelle, ils étaient légèrement différents les uns des autres. Sans compter que le réglage de la machine pouvait modifier considérablement la dimension et le nombre de carrés.
Le secret des cinquante mille losanges
Entre chacune des pyramides, et partiellement sur elles, un pointillé extrêmement fin joue avec la lumière. Marc Ferland explique : « nous fixons le cadran sur la machine à guillocher, puis il commence à tourner sur lui-même ». Et à mesure qu’il tourne, la pointe affutée d’un burin creuse de petits trous sans jamais traverser le métal, comme un pivert creuserait son nid. En un tour complet, il entre 339,5 fois dans la matière et se rapproche d’un 11e de millimètre du centre du cadran. Ainsi, pour un cadran de 28 mm de diamètre, il faut 154 tours pour couvrir toute la surface métallique de plus de 50 000 trous microscopiques.
Mais si vous entrez dans l’atelier de Marc Ferland et lui parlez de « petits points », sa réaction sera immédiate : « Ce ne sont pas des points, mais des losanges ! S’ils étaient ronds, le cadran ne brillerait pas ». En fait, chaque losange possède quatre petites faces intérieures. Ce sont elles qui réfléchissent la lumière. Encore plus important : comme le nombre de losanges est identique à chaque tour, à mesure que les cercles s’approchent du centre du cadran, les trous se rapprochent également. « C’est là que vous verrez apparaître des lignes courbes nouvelles, formées par la trame qui se resserre », s’enthousiasme Marc Ferland, qui complète avec des explications techniques aussi passionnées qu’obscures aux néophytes, ponctuées de termes tels que « rosettes », « came », « angle idéal » ou encore « pointeau ».
Bleu Nuit, Nuage 50
La fiche Stern définit la couleur du cadran 5402ST « Bleu Nuit 1 + N50 ». Ce code correspond à une sorte de recette. La couleur « Bleu Nuit, no 1 » a été créée par la maison Stern, qui en a conservé jalousement le secret. La mention « N50 » signifie « nuage n° 50 » et correspond à la couleur noire n° 50 ajoutée au vernis de protection (ou zapon) du cadran. L’expression « nuage » tirerait son origine du nuage que forme la goutte de couleur lorsqu’elle pénètre dans le vernis liquide, un peu comme un nuage de lait dans du thé.
Le bleu a toujours été la couleur la plus difficile à reproduire de manière parfaitement identique. La teinte est obtenue par immersion des cadrans dans un bain galvanique. Le mélange est important, mais la durée du bain et la température sont également cruciales. Que l’artisan retire le cadran à peine trop tôt : il ressort violet. À peine trop tard : il est noir. L’exercice est d’autant plus compliqué que lorsque le cadran sort du bain, il paraît grisâtre et ce n’est qu’en appliquant le vernis de protection (celui qui est agrémenté d’une goutte de noir) que le bleu commence à s’exprimer.
Le vernis permet de stabiliser la couleur, mais il n’empêche pas son évolution à long terme. Des expositions prolongées à la lumière ou à l’humidité en modifient peu à peu la teinte, offrant une patine parfois esthétiquement proche de l’origine, parfois assez éloignée. Pour connaître la couleur originelle, il faut observer le verso du cadran, mais pour y accéder, l’habilité et les outils d’un horloger spécialisé sont nécessaires.

Au verso, quelques clés de lecture
À l’abri des regards et de la lumière, le verso du cadran n’est pas destiné à être observé. Il recèle pourtant des informations intéressantes pour le collectionneur comme pour l’horloger.
D’une part, sa couleur reste plus proche de celle d’origine. À cet égard, l’équipe du Patrimoine Audemars Piguet a été surprise d’y découvrir des reflets légèrement violacés, qui laissent penser qu’en 1972, certains cadrans devaient présenter une couleur bien différente de celle que l’on imagine habituellement.
D’autre part, le verso du cadran est gravé. Le livre de référence rédigé par Helmut Crott intitulé Le cadran, visage de la montre-bracelet au XXe siècle donne une clé de lecture : « le 6 désigne le client Audemars Piguet, l’étoile le poinçon Stern Frères de l’époque ». Le numéro suivant représenterait le numéro de commande, ce que confirmes les archives Audemars Piguet. En revanche, Helmut Crott indique que 4N (ici « N4 ») se réfère à la couleur de l’or 4N, mais les sources ne vérifient pas cette information car l’analyse du laboratoire Audemars Piguet a démontré que les plaques des premiers cadrans Royal Oak sont faits dans une variante de bronze appelée Chrysocale.
Finalement, l’horloger rhabilleur pourra d’un simple regard vérifier si le cadran a été rafraichi durant son histoire, en examinant la couleur, la finition, mais aussi les pieds des index et du monogramme AP. En effet, pour refaire une couleur de cadran, il faut retirer, puis remettre les éléments appliqués (index et monogramme AP) et une telle opération laisse toujours des traces.
Le monogramme extraplat AP à 6h
L’un des éléments distinctifs du cadran originel Royal Oak tient à son monogramme AP appliqué. Jusqu’à preuve du contraire, il constitue une première chez Audemars Piguet. Les deux lettres A et P juxtaposées préexistent sur du matériel publicitaire, mais elles n’avaient presque jamais orné le cadran d’une montre.
Sur la fiche cadran de Stern (voir plus haut, le paragraphe « Fiche technique Stern »), une indication en rouge invite les artisans à veiller attentivement à ce que la hauteur du AP ne dépasse par « 12/100 » de millimètres. En effet, la montre Royal Oak est ultraplate : l’espace entre le cadran et la glace ne dépasse pas 0,9 mm, tout juste de quoi laisser assez de passage aux aiguilles des heures et des minutes. Fabriquer un monogramme en or gris d’une telle finesse s’est avéré d’autant plus difficile que la barre verticale du A et celle du P se touchent, imposant de creuser un petit relief entre les deux, d’une profondeur de 0,002 mm (une demi-épaisseur de cheveux).
Une autre indication mérite d’attirer l’attention des collectionneurs. « Symb AP 945 satiné » signifie que le symbole (le monogramme) AP qui porte le numéro de référence 945 chez Stern doit être satiné. Or dans les faits, la grande majorité des logos appliqués n’ont pas été satinés, mais polis. Cependant, les archives n’expliquent pas cette modification. Plusieurs hypothèses circulent dans les ateliers Service Client Audemars Piguet pour expliquer cette évolution. Selon la première, le satinage de composants aussi fins se serait révélé trop difficile. Selon la seconde, le changement aurait permis d’améliorer la lisibilité des lettres AP en créant un contraste. Une mention tardive sur la fiche Stern semble plaider pour la seconde version : « + trait en blanc sur AP ». Cette précision indique que pour améliorer la lisibilité, l’interstice entre les deux lettres a parfois été coloré en blanc.
La migration du monogramme AP de 6h à midi
Les collectionneurs le savent depuis longtemps : si la toute première génération de 5402ST présente le monogramme AP à 6h, de nombreux exemplaires sont équipés de cadrans postérieurs, arborant un logo AP à midi. Ici non plus, les archives ne documentent pas la raison de ce changement mais la mémoire des horlogers en garde le souvenir. Les horlogers restaurateurs expliquent qu’après plusieurs années, certaines aiguilles ont commencé à frotter, voire à buter dans le logo appliqué, jusqu’à provoquer parfois l’arrêt de la montre. Il faut savoir que la distance entre l’aiguille et le logo est de cinq à dix centième de millimètre ! Certains artisans ont relevé avec humour qu’il était à peine plus facile de faire passer l’aiguille par cet étroit passage que de faire passer un chameau dans le chas d’une aiguille.
Afin de résoudre le problème, les horlogers du Service Client ont tout d’abord plié les aiguilles à la main. Une opération délicate qui consiste à créer deux minuscules coudes en forme de Z inversé visant à soulever les deux aiguilles assez haut pour qu’elles passent sans toucher ni le logo ni le verre et sans se toucher l’une l’autre. Mais pour offrir une solution pérenne, le 24 février 1977, Audemars Piguet décide de déplacer le logo à midi, de manière à laisser toute la hauteur nécessaire au déplacement de l’aiguille des heures. Le lendemain, une première commande de 210 cadrans de « nouvelle exécution » est envoyée à la maison Stern.
Cette décision pourrait laisser supposer qu’à partir du printemps 1977, toutes les nouvelles Royal Oak 5402 sont équipées du nouveau cadran avec monogramme à 12h. Il n’en est rien. Pour le comprendre, il faut savoir qu’entre 1972 et la dernière commande de mars 1977, Audemars Piguet a commandé 4 336 cadrans 5402. Or, durant la même période, l’entreprise a vendu 2 978 Royal Oak 5402. Au printemps 1977, il reste donc plus de 1 200 cadrans avec monogramme à 6h en stock !
Les archives qui documentent le changement de cadran sont de nature taciturnes. Elles ne disent ni quand la première montre avec AP à 12h est sortie de production ni quand la dernière 5402 neuve équipée d’un monogramme à 6h a été livrée. Elles sont tout aussi silencieuses sur les pièces dont les cadrans présentant un AP à 6h ont été remplacés par ceux avec le monogramme à 12h. Pire, elles ne disent même pas si les deux variantes ont coexisté.
Comme souvent, l’historien doit faire preuve d’ingéniosité et construire des hypothèses. Voyons déjà les grands chiffres. De 1971 à 1990, Audemars Piguet a commandé un total de 6.983 cadrans pour le modèle 5402 (toutes matières confondues), dont 5.189 de couleur bleue, 1 548 ardoise et 246 dorés (également documentés comme « brun »). Parmi eux, 62% au moins sont dotés du monogramme AP à 6h. Plus important : Audemars Piguet a commandé 911 cadrans de plus que le nombre de montres vendues ! Ainsi, potentiellement, un maximum de 15% des 5402 pourraient avoir fait l’objet d’un remplacement de cadran dans les ateliers Audemars Piguet.
Limitons-nous maintenant à la variante Bleu Nuit, Nuage 50, index or gris, destinée à la Royal Oak acier 5402ST. Entre 1971 et 1990, l’entreprise a commandé un total de 4 992 cadrans dont, au moins 4 085 présentent un monogramme AP à 6h. Par conséquent, seuls un maximum de 907 sont à midi. Petit exercice amusant : en partant du principe que chacune des 907 dernières Royal Oak vendues aient été équipées d’un cadran avec logo à 12h, le changement de cadran aurait eu lieu au printemps 1978, soit aux alentours du numéro 1500 de la série C (voir article sur les numéros de série 5402). Hypothèse invraisemblable parce que nous savons que de nombreux cadrans 12h ont été utilisés pour remplacer des variantes antérieures.
Autre exercice théorique inverse. Si Audemars Piguet avait utilisé les 4 085 cadrans avec monogramme AP à 6h disponibles en stock avant de commencer à utiliser les cadrans avec AP à 12h, les horlogers auraient commencé à équiper des 5402 avec AP à 12h en novembre 1981, soit à la fin de la série D. Seules 219 montres neuves auraient arboré ce cadran dès leur première vente. Cette hypothèse est encore plus improbable car elle sous-entend qu’Audemars Piguet aurait attendu plus de 3 ans entre la commande des premiers cadrans 6h et leur première utilisation ! La vérité se situe sans doute entre ces deux extrêmes, soit entre février 1977 et novembre 1981.
En conclusion : s’il s’est opéré sans transition, le changement a probablement eu lieu vers la fin de l’année 1978. S’il s’est déroulé lentement, ce qui est plus probable, les deux variantes ont probablement coexisté entre l’été 1977 et l’été 1979.
La seule certitude si l’on se fonde sur les commandes de cadrans, est que des 4 304 exemplaires de la 5402ST, un maximum de 16% présente un logo à midi.
Les décalques
La fiche Stern indique plusieurs numéros de « cliché ». Il s’agit des plaques métalliques gravées par un procédé photographique à base d’acide, et utilisées pour la décalque des écritures : signature, chemin de fer des minutes et indication de provenance. Imprimer des lettres minuscules sur un support aux reliefs aussi montagneux que la tapisserie s’est avéré délicat, car la peinture coulait sur le flanc des pyramides et s’immisçait dans les petits trous losanges avant de sécher. Pour « aplanir le terrain » et boucher les trous, les cadranniers ont imprimé d’abord deux couches d’encre transparente, puis sont passés aux deux couches de peinture blanche. Ce procédé est encore utilisé aujourd’hui.
Au même titre que la couleur des cadrans peut varier légèrement d’une montre à l’autre, la position des décalques peut présenter de légères différences, ainsi que la graisse du lettrage et des traits. Mais de manière générale, la marque s’inscrit dans un triangle formé par les extrémités des index de 10h, 12h et 2h. À noter que l’indication AUTOMATIC déborde légèrement en dessous du triangle (voir schémas). Cette indication migre d’ailleurs définitivement à 6h lorsque le monogramme applique AP remplace le double index de midi.
Le second élément décalqué est très discret : entre chaque extrémité d’index, quatre minuscules traits rayonnants marquent les minutes et soulignent finement la rotondité du cadran. Les amateurs les plus attentifs auront constaté que les trois demi-traits de minute à droite du guichet de date ne figurent que sur les cadrans d’origine 5402. Même les cadrans rafraîchis par Stern dans les années 1980 ne les intègrent plus. Enfin, le troisième élément est encore plus discret et consiste à rappeler l’origine suisse de la montre juste en dessous de index de 6h.
Du SWISS au SWISS MADE
Lointaine descendante des poinçons de Corporations horlogères du XVIIe siècle, l’indication Swiss Made garantit la provenance ainsi que la qualité des montres qui l’arborent. Protégée par une ordonnance depuis 1971, elle est complémentaire des numéros gravés sur les montres et leurs mouvements, des multiples poinçons (matière précieuse, cadrannier, artisan boîtier, bracelet, etc.), des gravures relatives aux nombre de rubis et bien sûr de la signature du cadran.
Sur les cadrans Audemars Piguet, l’indication de provenance s’est imposée lentement. Au XIXe siècle, « Le Brassus » apparaît ponctuellement sous la marque de fabrique. Des années 1930 à la fin des années 1960, ce même emplacement est souvent occupé par le toponyme « Genève », rappelant qu’Audemars Piguet disposait alors d’un atelier de complications dans cette ville. Quant à l’appellation SWISS en petites lettres à 6h, elle s’impose progressivement à partir des années 1920. Au seuil des années 1970, elle est devenue la norme. Si bien que toutes les premières montres Royal Oak en sont pourvues.
Avec le temps, les cadrans se patinent. Ils peuvent se rayer et s’oxyder. Les cadranniers restaurateurs proposent alors de les « rafraîchir », une opération qui consiste à démonter les appliques, retirer la peinture, le vernis et la couleur puis l’oxydation. On refait ensuite l’habillage du cadran à neuf : galvanoplastie, décalques, repose des index rafraîchis - on ne retouche jamais au guillochage de la tapisserie.
Les « rafraîchissages » respectent les techniques et l’esthétique originales, mais ils gardent parfois la trace de leur temps. Ainsi, la signature SWISS qui figure au bas des cadrans 5402 jusque vers 1985 est-elle remplacée à partir de cette date (environ) par une indications SWISS MADE. Ce changement mineur, auquel les contemporains n’ont probablement apporté aucune importance particulière est devenu pour les collectionneurs, au même titre que la position du monogramme appliqué AP, un critère important pour la valorisation des montres.
La raison est simple. Lorsqu’un cadran arbore l’indication « SWISS MADE », cela signifie qu’il a été soit terminé, soit rafraîchi après le milieu des années 1980. L’équipe du Patrimoine Audemars Piguet a longtemps cherché dans les archives et dans les mémoires des anciens employés la cause de ce changement. Elle semble être simplement esthétique : les deux mots SWISS et MADE répartis de part et d’autre de l’index à 6h permettraient de mieux équilibrer le cadran.
À noter encore que l’indication SWISS MADE a pu figurer sur des 5402 lors de leur première commercialisation car les 133 derniers exemplaires ont été vendus entre 1985 et 2002.



Les doubles signatures
La communauté des collectionneurs accorde une grande valeur aux montres dont le cadran arbore la signature de deux marques prestigieuses. L’admiration vouée à chaque marque s’additionne dans un même objet. Dans le cas de la Royal Oak 5402, l’extrême rareté des montres à doubles signatures fait de chacune d’elles un graal horloger. C’est notamment le cas des quelques exemplaires signés Audemars Piguet et Bulgari, Tiffany ou encore Chaumet.
Pour comprendre la pratique des doubles signatures, il faut remonter aux débuts de l’histoire d’Audemars Piguet en 1875. Isolés dans leur vallée d’altitude, concentrés sur leur travail à l’établi, la poignée d’horlogers qui y œuvraient pour la marque n’avaient qu’un accès très rare et limité à leurs clients finaux. Ils s’appuyaient sur des distributeurs, mais également sur d’autres horlogers ou joailliers déjà implantés dans les plus prestigieuses avenues des grandes métropoles : ne citons que Tiffany, Cartier, Gübelin ou Bulgari. Si ces derniers apposaient souvent leur nom sur les montres fabriquées à la vallée de Joux, c’est parce qu’ils en assumaient la responsabilité mais aussi parce qu’ils participaient parfois à leur création.
Au fil des décennies, Audemars Piguet a conquis un respect croissant dans le cercle des connaisseurs. L’expression la plus visible de cette conquête est reflétée par l’augmentation progressive des montres signées Audemars Piguet. Jusqu’au milieu du XXe siècle, cette signature est encore assez souvent accompagnée du nom du détaillant, mais à partir des années 1950, la marque du Brassus s’affirme et la pratique des doubles signatures se raréfie. Dans les années 1970, elle est devenue l’exception.
Plus important encore : la pratique a changé. Auparavant, les horlogers d’Audemars Piguet commandaient eux-mêmes des cadrans signés par d’autres marques et les assemblaient au Brassus. En 1972, ce sont les marques elles-mêmes qui ajoutent parfois leur signature, après avoir reçu la montre terminée. Ainsi, les archives Audemars Piguet ne conservent-elles aucune trace de double signature pour le modèle 5402. La ville de destination de la montre peut offrir un indice intéressant. Par exemple, un cadran cosigné avec Tiffany sera plus probablement original si Audemars Piguet a livré la montre à New York, siège du joaillier, plutôt qu’à Tokyo ou Paris. Néanmoins, cette information ne fournit jamais une preuve définitive. Dès lors, seule la marque ayant cosigné le cadran peut, si ses archives le permettent, certifier qu’une montre portait une double signature lors de sa première commercialisation.

Les variantes de cadrans 5402
En 1977, la Royal Oak 5402 est pour le première fois déclinée en or jaune, en or gris et en version bicolore. Les cadrans guillochés suivent la tendance en variant leurs couleurs, en modifiant la matière du monogramme et des index, jusqu’à remplacer ces derniers par des diamants.
Les cadrans ardoise
Entre février 1977 et septembre 1990, 1 548 cadrans de couleur ardoise sont commandés pour équiper le modèle 5402SA bicolore. Au moins 220 arborent un monogramme AP à 6h, et au moins 980 à midi. La couleur du cadran rappelle l’acier de la boîte et du bracelet. Les index en or jaune font écho à l’or de la lunette et des plots. À noter que si le motif Tapisserie est le plus emblématique, des cadrans dénués de cette décoration ont émergé à la fin des années 1970 dans différentes variantes de couleur présentées ici.
Les cadrans bruns (ou dorés)
Fabriqué en 740 exemplaires, le modèle 5402BA offre le plus souvent des cadrans bleus ponctués d’index en or jaune. Pourtant, 146 cadrans dorés ont équipé ce modèle, dont 25 avec le monogramme AP à 6h, 76 à midi et 45 dont les archives n’en précisent pas la position. Notons que les variantes dorées avec AP à 6h sont rarissimes. De mémoire de deviste, aucun exemplaire n’est parvenu au Service Client AP depuis l’an 2000.
Les cadrans sertis
Les archives conservent 23 commandes de cadrans dont les index étaient remplacés par des diamants. Bleus, dorés ou ardoise, dotés de châtons carrés ou ronds, destinés au modèle 5402 ou à son dérivé serti 4187, ils renouent avec la tradition des très petites séries, voire des pièces uniques.
Les index et aiguilles tritium
Les index et les aiguilles de la Royal Oak ont toujours été en or. Tous deux parlent un même langage esthétique, celui de la courbe douce et de la légèreté. Gérald Genta, designer du modèle 5402 les décrit ainsi : « des index et des aiguilles en forme d’anneaux insérant la matière lumineuse, ce qui est une grande délicatesse ». Le terme « baignoire » est généralement utilisé dans les ateliers Audemars Piguet, par une analogie de forme évidente, mais certainement aussi parce que l’intérieur évidé (squeletté) était rempli de matière additionnelle : le tritium.
L’utilisation de matières luminescente sur les cadrans de montres est légion tout au long du XXe siècle. Dans un article publié dans Le Temps en juin 2018, Iaz Chams explique que le radium découvert par Marie Curie en 1898 a longtemps été perçu comme bénéfique pour la santé. On en mettait partout, jusque dans les textiles : « Les sous-vêtements radioactifs de la marque Iradia sont mis en valeur pour aller skier » ! Et même dans les pilules antidépressives car « prendre de la radioactivité, c’est absorber la vie ». Dans l’horlogerie suisse, des milliers de femmes exerçaient le métier de « radiolumineuses », appliquant manuellement du radium sur des cadrans, des index et des aiguilles de montres le plus souvent sportives. Aux Etats-Unis, les « Radium Girls » effectuent les mêmes tâches. Leur histoire est racontée dans un film éponyme, dirigé par Lydia Dean Pilcher en 2018.
Dans les années 1930-40, quelques montres Audemars Piguet à chronographe sont équipées de radium. Mais suite à une prise de conscience quant à la dangerosité de cette matière, l’entreprise du Brassus y renonce dès 1957, précédant de six ans la régulation établie par le gouvernement suisse en la matière.
La luminescence des cadrans dans la nuit étant une qualité très appréciée, l’industrie cherche une alternative. Elle adopte alors le tritium, un matériau moins radioactif. Les montres dont le taux de radioactivité est inférieur à 7,5 mCi n’ont pas l’obligation de mentionner la présence de tritium (les autres présente un T sur le cadran). C’est le cas de la Royal Oak. À noter que, dès février 1999, le tritium sera progressivement remplacé par le Super LumiNova©, un matériau phosphorescent non radioactif qui doit accumuler de la lumière pour la restituer, par contraste avec les matières « autoluminescentes » qui l’on précédé.
Les premières aiguilles des Royal Oak se distinguent très légèrement des aiguilles plus modernes. Un œil aguerri (aidé d’une bonne loupe, voire d’un microscope) reconnaîtra les anciennes générations à leur surface métallique plus plate et plus large, ainsi qu’à une ligne de matière luminescente plus étroite. Les horlogers les surnomment les « aiguilles aplaties ». On ne les retrouve que sur le modèle 5402. Les modèles ultérieurs disposant de plus d’espace entre le verre et le cadran, les aiguilles ne font plus l’objet d’un « aplatissement », si bien que, dès les modèles 8638 et 4100, la partie métallique visible est plus en relief, plus fine et laisse plus d’espace à la matière luminescente.

Conclusion
Chef-d’œuvre de technicité et d’esthétique, le cadran des premières Royal Oak peut être admiré à plusieurs niveaux. De loin, ses reflets moirés jouent avec la lumière tout en maintenant une lisibilité parfaite de l’heure. De plus près, des centaines de petites pyramides carrées, au sommet tronqué, (d’autres y voient des carrés de chocolats…) se juxtaposent dans un plan en damier qui souligne l’horizontalité et la verticalité de la montre. Au microscope, le cadran devient un paysage ponctué de dizaines de milliers de losanges qui se chevauchent parfois et créent des courbes complexes.
Interprétée depuis 50 ans en d’innombrables variantes, la tapisserie est devenue l’un des codes essentiels de la Royal Oak : plus ou moins grande, évolutive, rayonnante, etc. Cette omniprésence ne doit pourtant pas faire oublier que dès la fin des années 1970 déjà, la Royal Oak a également accueilli des cadrans plus classiques, non guillochés. L’un des plus significatifs étant celui de la première Royal Oak Quantième Perpétuel, modèle 5554 en 1984.
Rédaction : Equipe du Patrimoine Audemars Piguet, Le Brassus
Première publication : 24 janvier 2022





































































