
Le Calibre 2120-2121
Résumé
L’écosystème horloger des années 1960
Audemars Piguet : établisseur ou Manufacture ? Nous allons le voir, tout n’est pas qu’une question de mots. Chez Audemars Piguet, le terme manufacture est utilisé dans la publicité dès le XIXe siècle. Garantie de bienfacture, manufacture signifie « fait main ». L’expression est dérivée du latin : manum signifiant « main » et factum « fait ». Or, depuis les années 1990, le terme a changé de sens, notamment sous l’influence du marketing horloger. Il signifie désormais que la montre complète est fabriquée intégralement sous les toits d’une marque. Dès lors, le « Manufacture made » fait office de garantie d’intégrité et de valeur. Il devient l’objectif ultime, le Saint Graal. Cette vision est née de la période de renouveau de l’horlogerie suisse qui s’est ouverte après la crise du quartz (1975-1985, environ), et durant laquelle les grands groupes horlogers (Swatch Group, Richemont, LVMH…) ont racheté de nombreux fournisseurs, en se réservant parfois leurs savoir-faire et leur production.
Audemars Piguet a participé à cette mutation. Son accession au statut de Manufacture intégrée est née de ce contexte. Seul moyen pour maintenir l’indépendance de l’entreprise familiale, la verticalisation aboutit en 1999 à la création d’un premier calibre maison, le 3090, suivi du Calibre 3120 automatique en 2003 puis de nombreux autres, accompagnés par la fabrication des boîtes chez Centror Meyrin, des cadrans au Brassus, etc…
Mais cette nouvelle réalité ne doit pas faire oublier que durant plus d’un siècle, Audemars Piguet a appartenu au système dit de l’établissage. Dans ce mode de production, l’établisseur assemble et termine les mécanismes horlogers dont les composants sont fabriqués dans une myriade d’ateliers hautement spécialisés : du petit cadraturier à domicile à la grande fabrique d’ébauches. Ce réseau dense et dynamique a permis l’essor de l’horlogerie suisse depuis le XIXe siècle, combinant les talents, les idées et se nourrissant d’amitiés. C’est de cet écosystème qu’est né le Calibre 2120.
Histoires d’amitiés : Audemars Piguet, LeCoultre & Cie et Vacheron Constantin
Depuis le XIXe siècle, Audemars Piguet était donc un établisseur. Dans les petits ateliers du Brassus, une poignée d’horlogers ajustait, terminait, assemblait et emboitait des composants fabriqués par des artisans indépendants de la vallée de Joux tels que Louis Elisée Piguet, Louis Audemars, Victorin Piguet, Alfred Aubert et bien d’autres.
Les relations entre artisans dépassaient souvent le cadre strict de l’établi pour se prolonger à la chorale et au club de gymnastique ou de saut à ski. Dans une vallée reculée, chacun se connaît, les amitiés soudent les relations de travail, les rapports familiaux les approfondissent. Ainsi, Georges Golay, entré chez Audemars Piguet en 1945 et qui allait diriger l’entreprise de 1967 à 1987 était un grand ami de Roger LeCoultre, qui était à la tête de LeCoultre & Cie depuis 1949 et avec lequel il avait l’habitude de jouer aux cartes.
Cette amitié n’est que l’une des expressions des relations fortes que les sociétés Audemars Piguet et LeCoultre & Cie (rebaptisée Jaeger-LeCoultre en 1979) ont nourri depuis le XIXe siècle. Ces relations sont documentées dans les archives depuis au moins 1882, mais c’est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et plus précisément à partir de 1948, que ces entreprises se sont véritablement rapprochées.
Un troisième acteur joue un rôle important dans la naissance et l’essor du calibre 2120. Dans les années 1960, la maison genevoise Vacheron Constantin compte alors déjà plus de deux siècles d’histoire. Elle appartient alors à la même entité financière que LeCoultre & Cie : le groupe SAPIC (Société Anonyme des Participations Industrielles et Commerciales).
En plus de cette proximité avec le fabricant d’ébauches, Vacheron Constantin est un fidèle client d’Audemars Piguet depuis les années 1880. Dans les années 1950, les liens sont si forts que certaines montres Audemars Piguet sont vendues dans la boutique Vacheron Constantin de Genève ! C’est d’ailleurs Francis Berger, le responsable commercial de Vacheron Constantin qui vendra la première Royal Oak en or gris au Shah d’Iran en 1972.
La mode de l’ultraplat
Penchons-nous maintenant sur le Calibre 2120, dont l’une des premières caractéristiques est son extrême minceur : 2,45 mm. Or, le fait de réduire fortement l’épaisseur d’un mécanisme est un exploit technique majeur. Chez Audemars Piguet, cette spécialité apparaît entre 1900 et 1910. La compétition est alors intense dans le domaine de la miniaturisation. En 1921 par exemple, le Calibre Audemars Piguet 17SVF#5 (ébauche Ch. Piguet) de 1,32 mm de hauteur bat le record établi par son voisin LeCoultre & Cie en 1907. Il mesure 0,06mm de moins (l’épaisseur d’un cheveu) !
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Audemars Piguet se spécialise dans l’ultraplat. Ce qui était auparavant une activité secondaire devient alors fondamental. En 1958, plus des trois quarts des montres Audemars Piguet contiennent le Calibre 2003, un mécanisme d’à peine 1,64 mm d’épaisseur, dont l’ébauche provient de LeCoultre & Cie.
Automatique et plate, l’équation impossible
Un autre élément s’impose dans l’horlogerie d’après-guerre : le remontage automatique. Ce système utilise une masse (ou rotor) qui tourne chaque fois que le porteur de la montre bouge son poignet, de manière à utiliser cette énergie pour faire fonctionner le mécanisme. Les Trente Glorieuses sont dominées par de nouvelles valeurs et habitudes de vie : vitesse, efficacité, modernité, voyages, pluriactivité et jeunesse. L’esprit de l’époque est donc parfaitement en phase avec l’essor des montres automatiques. Quel homme actif digne de ce nom a-t-il encore du temps à consacrer au remontage manuel de sa montre ? Les horlogers croient dur comme fer à cette innovation, même s’il faudra du temps pour convaincre certains marchés plus conservateurs, notamment parce que les premiers calibres à remontage automatique étaient très épais.
En 1954, Audemars Piguet introduit ses premières montres automatiques, avec notamment le modèle 5112. Les Calibres 2498 et 2499 (ébauche LeCoultre 498-499, hauteur 6,65 mm) sont animés par une masse en or guilloché clous de Paris. Ils seront bientôt complétés puis remplacés par les Calibres 2070, 2071 et 2072.
Mais jusque-là, aucun mouvement automatique n’est plat. Et aucun mouvement plat n’est automatique. Chacun sait que la marque qui offrira ces deux qualités dans une même montre aura une longueur d’avance. Un courrier de 1958 en atteste. LeCoultre vient de proposer d’ajouter un quantième au 2498. Audemars Piguet refuse car cela augmenterait encore la hauteur du calibre arguant que « la clientèle s’adresse à nous surtout pour des montres minces ». Le message précise : « La concurrence devenant toujours plus forte, nous devons veiller à l’épaisseur de nos produits ». En effet, dès 1960, Piaget introduit le Calibre 12P dont la hauteur atteint 2,3 mm, notamment grâce à un micro-rotor, qui permet d’inscrire la masse dans l’épaisseur du mécanisme. Audemars Piguet choisira la voie du rotor au centre, une option plus performante mais infiniment plus ardue.



Faux départs
À cette époque, c’est Jacques-Louis Audemars, petit-fils d’un des fondateurs de la marque, qui pilote les développements des nouveaux mécanismes horlogers. Directeur technique, futur Président du Conseil d’administration, il est avant tout horloger.
Les archives Audemars Piguet font état d’un projet de calibre automatique ultraplat lancé avec la maison Frédéric Piguet en 1960 et resté sans lendemain. Elles ne précisent pas qui, de LeCoultre, Vacheron Constantin ou d’Audemars Piguet a le premier lancé l’idée du Calibre 2120, mais elles laissent penser que c’est bien la Manufacture du Brassus qui a pris les devants. Le 9 juin 1964, Jacques-Louis Audemars se plaint auprès de LeCoultre : « Voilà trois ou quatre ans que nous faisons patienter notre clientèle qui comprend de moins en moins pourquoi les spécialistes de la montre extraplate et de grand luxe offrent toujours des montres automatiques qui sont parmi les plus épaisses sur le marché » !
Dans un autre courrier, Jean Lebet, directeur technique de LeCoultre rappelle l’historique du projet. Il explique qu’en 1962, un horloger du nom de Mainjot avait présenté un « dispositif automatique breveté devant permettre, selon lui d’exécuter, sur la base du 803 (2003), un calibre… de 2,3 mm ». Le projet avait avorté car ce calibre exigeait de longs ajustements par les plus habiles horlogers. Seul ledit Mainjot y parvenait. LeCoultre confie alors le projet à Fernand Reymond, un constructeur expérimenté, mais qui décède prématurément.

Jacques-Louis Audemars et Maurice Audemars
Les archives Audemars Piguet abritent la correspondance entretenue avec LeCoultre & Cie pour le développement du Calibre 2120. Lettres, notes internes, croquis, rapports d’essais sur prototypes attestent d’une intense collaboration. Jacques-Louis Audemars se rendait régulièrement dans le village du Sentier, à quatre kilomètres du Brassus. Il y rencontrait le constructeur Maurice Audemars pour discuter des questions de remontage, ressorts, réserve de marche, hauteur, balancier, barillet etc.
L’horloger-ingénieur formé à l’Ecole technique de la vallée de Joux Maurice Audemars (vers 1923-1974) compte parmi les figures de l’ombre. Si les sources n’en disent presque rien, il a pourtant joué un rôle fondamental dans l’histoire de l’horlogerie. Inventeur de plusieurs systèmes de remontage automatique en 1948 (CH256020A) et en 1959 (CH343294), c’est son nom qui figure dans le brevet de remontage automatique du Calibre 2120 déposé le 18 octobre 1965 sous le numéro CH14388/65. Certaines sources, dont le fondateur du Service Client AP Wilfred Berney, lui attribuent la paternité du mythique Calibre 2003 (ébauche LeCoultre 803) qu’il aurait créé en 1953 à l’âge de 30 ans. D’une hauteur de 1,64 mm, ce calibre a marqué toute la seconde moitié du XXe siècle.
C’est donc naturellement que le Calibre 2003 sert de base au développement du 2120, avec lequel il partage plusieurs composants. Des plans de 1961 sur lesquels figurent la référence 920 (appellation LeCoultre du 2120) laisse entendre que le projet est déjà ouvert. Il démarre vraiment au printemps 1963. Les caractéristiques du mouvement sont adaptées au fur et à mesure : hauteur, fréquence, réserve de marche. De juin 1964 à avril 1965, Jacques-Louis Audemars porte un prototype au poignet. La plupart des plans sont dessinés en 1966 et les premiers exemplaires livrés en 1967. Rappelons que cette même année est celle des premiers calibres à quartz pour montres-bracelets de l’histoire de l’horlogerie.
Un chef-d’œuvre de finesse et de robustesse
Les caractéristiques du Calibre 2120 sont extraordinaires. D’une hauteur totale de 2,45 mm, il devient en 1967 le calibre à remontage automatique et rotor au centre le plus plat du monde, titre qu’il conservera durant des décennies.
Le texte brevet CH14338/65 explique sa principale innovation. Son système de remontage offre des performances supérieures au micro-rotor car le diamètre du rotor est grand (28 mm) et sa masse est lourde : « la masse de remontage ou rotor d'une montre à remontage automatique doit être aussi lourde que possible et avoir, en particulier, un rayon de giration aussi grand que possible ». Mais dans un mécanisme ultraplat, ces qualités (diamètre et poids) auraient pu fragiliser le système, surtout en cas de chocs. Or, le Calibre 2120 propose une solution simple : le rotor s’appuie en périphérie sur des galets en rubis. Ces galets tournent un peu comme les roues d’un train sur un rail : « afin de décharger et pouvoir réduire au minimum son pivotage central ». Le rail circulaire est d’ailleurs un des éléments visuels les plus reconnaissables de ce calibre.
Pour gagner en finesse, le mouvement n’offre pas d’aiguille de seconde. Sa fréquence atteint 19 800 alternances par heure. Il est doté d’un système antichoc fabriqué par la société Kif Parechocs, elle aussi basée à la vallée de Joux. Le remontage est bidirectionnel, ce qui signifie que le mécanisme est remonté quel que soit le sens de giration du rotor.
La décoration respecte les plus hauts critères, comme l’indique la tabelle de terminaison 41131 : perlage, traits tirés, moulure, anglage, polissage, Côtes de Genève, dorage, colimaçonnage, polissage feutre, etc. À noter que la masse en or 21 carats du rotor est finement gravée « Audemars-Piguet » (le tiret entre les deux patronymes est une curiosité de ce calibre).
Lancement en 1967
Le 22 mars 1967, quatre ans après le vrai démarrage du projet, Audemars Piguet livre les dix premières montres équipées du Calibre 2120. Ce dernier sera d’abord emboité dans le modèle 5271, dessiné par Gérald Genta. Puis dans la foulée, les montres rondes 5272, 5273, 5274, et des variantes plus créatives 5279, 5285, 5287, 5302, 5307, 5384 voient le jour.
En 1967, plus de 650 montres Audemars Piguet sont déjà équipées du Calibre 2120 ! En 10 ans, plus de 12 000 seront commercialisées. Le calibre remplace en quelques années les versions 2070-71-72. Il devient l’un des fers de lance de la Manufacture. C’est sur sa base qu’en 1970, la version 2121 dotée d’une indication de date sera créée. Légèrement plus épaisse (3,05 mm), elle équipera notamment la première Royal Oak en 1972. Elle servira également de base pour la cadrature 2800 à calendrier perpétuel de 1978, qui relancera l’histoire des montres à complications.
Un projet collectif
Le microcosme horloger aime les rumeurs. Depuis longtemps, l’une d’entre elles raconte que le calibre LeCoultre 920 (921 avec date) avait été développé par Jaeger-LeCoultre pour 3 sociétés : Audemars Piguet (référence 2120 et 2121) ; Vacheron Constantin (réf 1120 et 1121) et Patek Philippe (28 255 et 28 255c – ce qui signifie diamètre 28 mm pour une hauteur de 255 sans le quantième, soit 0,1 mm de plus de la version 2120). Mais à ce jour, aucun document ne permet de connaître les modalités d’un éventuel contrat entre les quatre entreprises. Si les archives Audemars Piguet n’en ont pas conservé de copie, c’est peut-être que l’accord est resté oral.
En revanche, il est de notoriété publique qu’Audemars Piguet s’en est servi pour équiper sa première Royal Oak en 1972, Patek Philippe sa première Nautilus dès 1976 et que Vacheron Constantin l’a utilisé dans son modèle 222 Overseas dès 1977. Les spécialistes s’accordent également sur le fait que la marque Jaeger-LeCoultre n’a jamais utilisé ce calibre dans ses propres montres, de même que le 2003.
L’étude des archives Audemars Piguet a démontré que Vacheron Constantin a participé, ponctuellement et de loin, au développement du calibre entre 1963 et 1966. Patek Philippe en revanche semble être le grand absent des discussions. Cela pourrait laisser penser que la maison genevoise n’a joué aucun rôle dans le développement. Néanmoins un examen attentif des sources permet de nuancer cette affirmation. En effet, la référence de Patek Philippe « 25 855 » apparaît sur les plans de LeCoultre dès le 28 février 1965 et s’y retrouve régulièrement depuis cette date. Ces faits sont ténus, mais ils appuient tout de même l’hypothèse selon laquelle le développement du calibre aurait bien été financé par le trio horloger de l’époque, qui s’est gardé l’exclusivité de son utilisation. Quoi qu’il en soit, il est désormais incontestable que c’est Audemars Piguet, en la personne de Jacques-Louis Audemars, qui a joué le rôle le plus actif dans la collaboration technique avec LeCoultre & Cie.


Évolutions de l’organe réglant
Depuis 1967, le Calibre 2120 et son dérivé 2121 n’ont cessé d’évoluer. Les premières années ont nécessité de nombreuses mises au point. L’axe de balancier, par exemple a été redessiné 6 fois jusqu’en 1971 ! Ces retouches multiples s’expliquent par la difficulté de créer un organe réglant extrêmement fin mais suffisamment grand pour offrir une fiabilité parfaite.
Au cœur de l’organe réglant, il y a le balancier. Ce composant effectue des mouvements de va-et-vient, rythmant le tic-tac de la montre. Sa régularité est la condition de la précision. En 1967, le Calibre 2120 est équipé d’un balancier « à inertie variable » sur le pourtour duquel sont fixées de petites masselottes (petites rondelles positionnées à la périphérie pour décentrer la masse). L’artisan régleur fait tourner ces masselottes manuellement pour modifier la vitesse du balancier et compenser l’avance ou le retard de la montre, un peu à l’image d’une patineuse qui tourne sur elle-même et accélère en fermant le bras. Par ailleurs, l’œil aguerri admirera le spiral bleu.
Entre 1978 et 1980, l’organe réglant évolue vers un système plus simple. Désormais, un balancier annulaire à trois bras se règle au moyen d’une raquette qui permet de modifier la tension du spiral, et donc la vitesse d’oscillation. Dans la foulée, Audemars Piguet simplifie l’esthétique du pont de balancier. Le calibre est rebaptisé 2120/1. Cette importante transformation rationnalise la fabrication, mais elle rend le travail des horlogers plus périlleux. À tel point que, confronté à des problèmes récurrents de réglage, Audemars Piguet réintroduit en 1991, le balancier à inertie variable. Le calibre devient 2120/3.
D’autres améliorations sont alors apportées. À l’attention des horlogers, nous mentionnons notamment ici qu’en 2012, l’angle de la levée est réduit de 3 degrés, les étoqueaux du pont d’ancre sont rectifiés. L’année suivante le pivotement du barillet est empierré pour éliminer l’usure provoquée par les frottements…
Art du squelettage : renaissance d’un savoir-faire méticuleux
Durant les premières années de son histoire, le Calibre 2120 et ses dérivés restent cachés, bien protégés à l’intérieur des boîtes de montres. Seuls les horlogers peuvent les admirer lorsqu’ils effectuent des services ou des réparations. Mais l’arrivée du quartz bouscule les codes. Le contenu mécanique de la montre n’est plus une évidence.
Pour faire valoir les savoir-faire traditionnels, dévoiler le cœur battant de la montre, Audemars Piguet décide de réintroduire un art dans lequel la marque avait excellé dans les années 1930-50, mais qui avait presque disparu des ateliers : le squelettage.
Cet art consiste à retirer, au moyen d’une petite scie nommée « bocfil », autant de matière que possible des ponts d’un mouvement pour en révéler les mystères sans en péjorer les fonctions, puis de décorer chaque composant à la main. Le squelettage exige beaucoup de temps et une importante dextérité manuelle. Il avait été introduit durant la crise des années 1930, dans le but d’occuper les horlogers suite à la chute brutale des commandes. En 1972, la situation est différente. Il s’agit d’abord de mettre en lumière la beauté des mouvements, face à l’irruption du quartz. Audemars Piguet décide de créer un atelier dédié à cet art. Et pour former la nouvelle génération, l’on peut compter sur l’expérience des anciens. Sur les 86 employés, neuf horlogers travaillent pour la Manufacture depuis au moins 20 ans. Parmi eux, deux étaient déjà à l’établi en 1930, dont Paul Edward Piguet, fils du cofondateur de l’entreprise.
Les premiers modèles squelettés
C’est durant l’hiver 1972-1973, sans doute aidés par les anciens, que quelques jeunes horlogers s’attellent à la redécouverte du squelettage. La vision de Georges Golay est ambitieuse puisque 100 mouvements 2120 sont choisis pour commencer cette opération. Le 31 novembre 1973, la première montre est livrée. Chef-d’œuvre de minutie et de détails, le modèle 5442 dévoile son mécanisme au travers d’une mise en scène complexe. Au verso, la masse squelettée laisse apparaître les lettres AP, dans un motif qui inspirera les masses 2120, 2121 et 2120/2800 durant des décennies. Cinq pièces supplémentaires sont livrées en décembre. La fabrication moyenne atteindra une trentaine de montres par an jusqu’en 1976.
Dans les années 1970, un artisan formé met 150 heures pour squeletter un Calibre 2120. L’atelier doit donc grandir. Trois ans sont nécessaires pour terminer les 100 premières montres. Il faudra compter la même durée pour les 100 suivantes. Mais en parallèle, Audemars Piguet décide de squeletter le Calibre 2003, encore plus miniature que le 2120. En 1978, 300 montres squelettées munies du calibre 2120 sont mises en fabrication. En 1984, l’atelier compte déjà une dizaine d’artisans, entièrement dédiés à l’art du squelettage.
Le squelette est introduit dans la collection Royal Oak en 1986, avec le modèle 25636 à calendrier perpétuel. Suit une version montre de poche pendentif dans les années 1980, modèle 25729. En 1992, les modèles 14815, 14816, 14929 mettent en scène leur Calibre 2003 squeletté. Dès lors, tout en évoluant stylistiquement, la spécialité du squelettage fait partie intégrante de la collection Royal Oak, qui compte plus de 40 modèles créés entre 1992 et 2022, dont quatre sont dotés du Calibre 2120 : les références 14814, 15052, 15053 et 15136.


Fond saphir et masses décorées
S’il magnifie les mécanismes horlogers, le squelettage ne peut être généralisé à des milliers de montres, car il exige un temps considérable : près d’un mois pour un seul mouvement. Alternative intéressante, le fond saphir ne dévoile que le verso du mouvement, que les horlogers nomment le « coté pont », par opposition au « coté cadran ». La pratique du fond saphir n’exige pas de squeletter le mouvement, mais dans ses premières occurrences, elle s’accompagne souvent de ponts gravés à la main ou de masses particulières.
Avant les années 1990, les montres non squelettées dotées d’un fond saphir sont rarissimes. La collection du Patrimoine n’en possède qu’un exemplaire, le modèle 5283. L’histoire commence vraiment en 1992, lors de la célébration des 20 ans de la Royal Oak. Pour l’occasion, Stephen Urquhart et Georges-Henri Meylan, qui codirigent la société depuis le décès de Georges Golay en 1987, décident de faire renaître la légendaire Royal Oak « Jumbo » équipée du Calibre 2121. Le modèle 14802 met en scène son rotor derrière un verre en saphir. La masse est dessinée spécialement pour le jubilée et porte la gravure du petit numéro Royal Oak (voire article sur la numérotation). Édité à 1 000 exemplaires, il remporte un tel succès qu’en 1996, la Royal Oak « Jumbo » revient de plain-pied dans la collection courante, modèle 15002, avec cette fois un fond plein.

Évolutions au XXIe siècle
En 2000, le monde célèbre un nouveau millénaire et Audemars Piguet ses 125 ans. Simultanément, la toute nouvelle Royal Oak Jumbo 15202, cadran blanc Grande Tapisserie, adopte définitivement le fond saphir. La masse en arabesques s’inspire des premiers 2120 squelettés de 1973 (voir plus haut). Les amateurs avertis auront noté que dès 1986, les Royal Oak à calendrier perpétuel, Calibre 2120/2800 avait déjà adopté ce rotor hautement décoratif, en particulier les modèles 25636 et 25686.
Le troisième temps fort de cette évolution pouvait-il choisir meilleur moment que les 40 ans de la Royal Oak ? En 2012, une exposition célébrant à la fois l’art contemporain et l’histoire de la Royal Oak voyage à New York et Milan avant de réunir à Genève les 1 000 employés qui œuvrent désormais à l’essor de la marque. L’esthétique du rotor de la 15202 est modernisée, les arabesques font place aux angles et aux facettes, soulignée par deux rangées de clous de Paris. La masse fait désormais écho à l’expression artistique de la montre. Cette esthétique sera conservée dans le Calibre 5134 qui remplace en 2015 le 2120/2800 et dans le 5122 squeletté de 2014.
Le Calibre 2121 sera manufacturé au Brassus
L’histoire du calibre 2120 et son dérivé 2121 a bien failli s’arrêter net à la fin des années 1990. Durant cette décennie, ce chef-d’œuvre de mécanique équipe presque exclusivement les rares Royal Oak « Jumbo » encore fabriquées par Audemars Piguet, en particulier les modèles 14802 (1992) et 15002 (1996) ainsi que les versions calendrier perpétuel 2120/2801-2. Mais face à l’expansion des Royal Oak Offshore et des modèles à complications, les ventes se rétractent lentement. Si bien que les stocks d’ébauches non terminées croissent pour atteindre près de 400 pièces en 1999. Année après année, les commandes à Jaeger-LeCoultre se réduisent donc comme peau de chagrin.
Fondateur du Service Client d’Audemars Piguet en 1976, Wilfred Berney, a écrit un mémoire sur le Calibre 2120/2800 juste avant de prendre sa retraite en 2007. Ce document raconte qu’« en 1999, Jaeger-LeCoultre informe AP de sa décision de cesser la fabrication des ébauches de ce calibre ». Ce changement s’inscrit dans la refonte de l’industrie horlogère suisse, qui voit l’intégration de la manufacture du Sentier dans le groupe Richemont.
Chez Audemars Piguet, la verticalisation de la production est déjà au cœur des préoccupations. Elle a abouti au Calibre 3090 en 1999. La quatrième génération des familles fondatrices a désormais pris le relais au Conseil d’administration. Jasmine Audemars et Olivier Audemars souhaitent accélérer le processus. L’intégration du Calibre 2120 en devient presque une opportunité bienvenue. Une priorité pour le moins. Wilfred Berney raconte que « malgré des difficultés importantes », le projet aboutit en 2002. Cette affirmation est confortée par le nombre très important de plans des Calibres 2120 et 2121 dessinés par le Bureau technique d’Audemars Piguet dès l’an 2000.
Bruno Moutarlier, qui a dirigé l’industrialisation d’Audemars Piguet entre 2004 et 2006 témoigne dans une interview d’octobre 2020 que Jaeger-LeCoultre avait simultanément renoncé à fabriquer le Calibre 2003 : « il y a eu discussion avec Vacheron Constantin ». Les deux entreprises se seraient réparti les calibres. La maison genevoise aurait repris la production du calibre ultraplat manuel conçu en 1953, alors qu’Audemars Piguet se chargeait du 2120 et ses dérivés, tout en fournissant des composants au Service Client de Patek Philippe.
C’est ainsi que les établisseurs sont devenus les manufacturiers.
En 2022, après 55 ans de bons et loyaux services, le Calibre 2120 et son dérivé 2121 laissent la place à une nouvelle génération. Bénéficiant des derniers progrès de la technique et développé par les ingénieurs et les horlogers d’Audemars Piguet, le Calibre 7121 ouvre un nouveau chapitre dans l’histoire des mécanismes ultraplats à remontage automatique.
Rédaction : Equipe du Patrimoine Audemars Piguet, Le Brassus
Première publication : 14 avril 2022




























































































