
Joaillerie et horlogerie, les inséparables
Le fond et la forme
«Il ne faut pas se fier à l’apparence» nous avertissait il y a 2000 ans le satiriste romain Juvénal. Quelques siècles plus tard, Shakespeare ajoutait : « Tout ce qui brille n’est pas or ». Aujourd’hui encore, écrivains et philosophes opposent souvent le fond et la forme.
Transposons cette dialectique à l’horlogerie. Le fond, c’est le mécanisme - les rouages et les ressorts qui font battre le cœur de la montre - associé à la science, au progrès, à la mesure de la performance. La forme, c’est l’habillage - boîte, cadran et bracelet - associé au statut social, à la culture, voire à la « foire aux vanités », selon le titre d’un célèbre magazine américain.
Par ses origines et son histoire, Audemars Piguet est d’abord un artisan du mécanisme. La marque est née dans un terroir unique, la Vallée de Joux, haut lieu de l’établissage, peuplée d’artisans spécialisés dans les mouvements à complications depuis le 18e siècle. Et très longtemps, la Vallée de Joux a confié la conception et la fabrication des habillages à des artisans situés à Genève ou dans d’autres villes.
Ainsi, lorsqu’en janvier 2024, Ilaria Resta reprend la direction d’Audemars Piguet, elle commence par découvrir les nombreux savoir-faire du mouvement horloger : gestes précis, regards affutés, outils traditionnels et de haute technologie, inventions techniques, finitions soignées… En un mot, le cœur de la Manufacture. Cependant sa véritable surprise survient lorsqu’elle découvre l’immense créativité, insoupçonnée, dont a fait preuve la marque depuis 1875 en matière d’habillages : montres-bagues, pendentifs, broches, boîtes serties, émaillées, gravées ou même guillochées...
Contrairement aux dires des écrivains, la forme n’est pas trompeuse. Elle révèle le talent d’artisans passionnés et exprime une histoire d’une richesse inouïe. En horlogerie la forme et le fond se subliment.
Pour remettre sur le devant de la scène ces savoir-faire souvent rares, parfois menacés, la nouvelle CEO lance plusieurs projets. Présenté au printemps 2026, l'Atelier des Établisseurs se propose de créer de nouvelles montres en donnant la faveur aux métiers artisanaux. Six mois plus tard, Audemars Piguet franchit un pas supplémentaire en lançant une collection de bijoux dépourvus de mécanismes horlogers.
Bien que surprenant, ce lancement s’inscrit dans une histoire aussi longue que méconnue. Celle du dialogue entre horlogers et joailliers. Cet article en retrace les origines et raconte pour la première fois l’histoire de la joaillerie Audemars Piguet où le fond et la forme ne font qu’un.
Saint Eloi, les orfèvres et les horlogers
Horlogers, bijoutiers et joailliers partagent un même patron : Saint Eloi, dont on célèbre la fête le 1er décembre. Né vers 588 en France, cet orfèvre était si habile que le roi mérovingien Clotaire II lui avait commandé un trône en or. N’ayant pas utilisé tout le précieux métal mis à sa disposition, il en fabrique un second. Sa probité fait bientôt de lui le grand argentier du Royaume, puis le trésorier auprès du roi Dagobert. Généreux, charitable et pieux, élu évêque de Noyon, on lui attribue plusieurs miracles et la fondation de monastères.
À l’époque d’Eloi, les sources laissent penser qu’un même artisan, s’il est doué et polyvalent, peut fondre le métal, le forger, le ciseler, le nieller, le graver, l’émailler, frapper des médailles et des monnaies, tailler des pierres fines et même les sertir… Mais peu à peu, les artisans se spécialisent. Et pour garantir la qualité et maîtriser la concurrence, les villes à travers l’Europe se dotent de Corporations - ou Maîtrises - qui régissent chaque corps de métier. Le plus ancien règlement des orfèvres connu a été rédigé à Paris vers 1268 par Estienne Boileau. Les corporations se développent et les règlements se multiplient, fixant les rôles et réglant les litiges : joailliers, lapidaires, fondeurs, et plus tard, horlogers se dotent de tels statuts.
Dans un livre publié en 1759 sous le titre Statuts et Privilèges du Corps des marchands Orfèvres-Joyailliers de la ville de Paris, Pierre Le Roy tente de mettre de l’ordre dans les centaines d’édits, décrets, ordonnances qui ont organisé cette corporation depuis la Renaissance. On y apprend notamment que les orfèvres - étymologiquement les «forgerons de l’or» - ont longtemps eu le monopole du travail de l’or, alors que les joailliers - dérivé du mot «joyau» - pouvaient seuls travailler les pierres précieuses. Mais bientôt les fondeurs gagnent le droit de créer des alliages d’or, sous le contrôle exclusif des orfèvres, et les lapidaires celui de tailler des pierres. La corporation des horlogers, elle, est établie en 1544 à Paris. Et elle doit se faire une place. Longtemps les horlogers ont par exemple eu l’obligation d’acheter leur or aux orfèvres – ce qui explique peut-être la rareté des montres en or avant le 19e siècle – et jusqu’en 1739, ils ont l’interdiction d’y apposer leurs propres poinçons. Leur prospérité a dû être perçue comme une menace, car les règlements stipulent qu’aucun horloger ne pourra employer un orfèvre dans son atelier, ni sertir lui-même ses boîtes de montre. En revanche, les horlogers obtiennent en 1629 le droit de les émailler et de les graver…
Ces luttes de privilèges nous éclairent sur l’organisation de l’Ancien Régime, mais surtout sur les porosités et les collaborations entre métiers. Car personne ne peut créer seul une épée d’apparat, une pendule royale, ou une montre pendentif joaillière.
Calvin, parrain austère de l’horlogerie suisse?
On raconte souvent que l’horlogerie suisse a pu se développer à Genève au 16e siècle, à la faveur de la clémence du réformateur Jean Calvin. Réfugié dans la cité du bout du Léman, surnommée plus tard la «Rome protestante», le « pape des réformés » aurait interdit le port des bijoux, jugés contraires à la morale de la Réforme. Les nombreux joailliers de la ville se seraient alors orientés vers l’horlogerie, car Calvin tolérait la montre, garante de ponctualité et de discipline. De fait, les horlogers suisses seraient des joailliers reconvertis.
Cette histoire est racontée dans des livres, dans des publications en ligne, dans des films… Pourtant, l’édit de Calvin, souvent cité, n’est jamais produit. Pourquoi ? Parce qu’il n’existe pas, comme le confirme l’historien et théologien suisse Max Engammare. D’une part, Jean Calvin, pasteur, n’a jamais détenu de pouvoir politique. Installé à Genève depuis 1541, il a publié des règles pour le corps ecclésiastique, exigeant notamment la ponctualité au culte, sous peine d’amendes en cas de retard. D’autre part, la discrétion quant au port de bijoux n’est pas le fait de Calvin mais d’Ordonnances somptuaires, publiées dès 1558 et limitant le port de chaînes d’or et d’argent, similaires à d’autres ordonnances promulguées à cette époque dans nombre de villes européennes.
L’histoire est donc plus nuancée. Mais il n’y a pas de fumée sans feu. L’historienne Estelle Fallet, conservatrice du Musée d’Horlogerie de Genève le reconnait volontiers : si Calvin n’a pas interdit les bijoux à Genève et contraint les joailliers à se reconvertir, elle le qualifie tout de même de «parrain» de l’horlogerie : « L’influence de Calvin sur la société se situe au plan de la discipline morale », laquelle a certainement contribué à l’essor de l’horlogerie à Genève, ayant aboutit en 1601 à la création de la corporation des horlogers.
Il serait en outre exagéré de penser que les horlogers ont remplacé les joailliers à Genève. Ces derniers sont plus nombreux que les premiers jusque dans les années 1650. Mais en effet, confrontés aux édits qui limitaient leurs activités, certains se sont tournés vers l’habillage des montres. C’est donc la collaboration entre horlogers et joailliers qui a favorisé l’essor de l’horlogerie genevoise.
Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les collections du Musée d’Horlogerie de Genève ou du Musée Patek Philippe. Les montres sont souvent rehaussées d’émail, de nielle, de pierres ou de gravures, faisant de ces pièces de véritables bijoux. Car à Genève plus que dans toute autre ville horlogère suisse, joaillerie et horlogerie ont toujours cheminé main dans la main. Aujourd’hui comme hier.
Un dialogue très discret
Dans le secret des ateliers, la collaboration entre artisans horlogers et joailliers est absolument nécessaire. Pourtant, elle ne laisse presque jamais de trace car il est rarissime que plusieurs artisans signent une même œuvre.
Ce chapitre est illustré de quelques exemples tirés de la collection du Patrimoine Audemars Piguet. Le premier est une montre exceptionnelle fabriquée vers 1800 pour la Chine, en forme de flacon de parfum. Attribué aux horlogers Piguet & Capt (la Vallée de Joux et Genève), l’objet a nécessité la contribution d’émailleurs, de graveurs et d’orfèvres de grand talent. Il ne porte pourtant aucune signature ni aucun poinçon.
Cette discrétion s’appliquait aussi à la haute pendulerie. En 2024, Audemars Piguet soutient la restauration d’une pendule royale française du 18e siècle, endommagée par le sac du palais présidentiel de Brasilia en 2023. Le mouvement est signé de l’horloger français Balthazar Martinot. Mais le cabinet, pourtant somptueux, n’est pas signé, même si les spécialistes s’accordent pour l’attribuer aux célèbres ateliers de Charles André Boulle à Paris. A défaut de connaître les artisans qui ont fabriqué cette pendule, citons ici ceux qui lui ont redonné vie : le restaurateur pendulier suisse Dominique Mouret, le marqueteur Brossy & Fils à Morges, le souffleur de verre Christophe Huguenin à Neuchâtel, ainsi que l’un des derniers bronziers parisiens qui, aujourd’hui encore, préfère rester anonyme.
La frontière entre horloger et joaillier est parfois poreuse. Il arrive que des joailliers s’aventurent dans la création de montres, comme Van Cleef & Arpels, Bulgari, Boucheron ou Cartier. Louis Cartier aurait signé ses premières montres à la demande de son ami, l’aviateur Santos Dumont. Et pour se pourvoir en mécanismes horlogers, et parfois en habillages, la marque française s’est tournée vers des horlogers suisses, dont LeCoultre & Cie ou encore Audemars Piguet, avant de créer ses propres ateliers dédiés.
À l’inverse, certains horlogers suisses, tels que Piaget, ont acquis une légitimité dans le monde de la bijouterie, surtout depuis les années 1980-90. Citons également Chopard, une marque rachetée en 1963 par une famille issue de l’orfèvrerie allemande - les Scheufele - et qui crée des bijoux depuis la fin des années 1970.
Un couple en crise ?
Au premier regard, horlogerie et bijouterie semblent unis pour l’éternité. De nombreuses parutions dédiées à l’horlogerie ont inclus une partie joaillière dans leurs pages, par exemple le Watchmaker, Jeweller & Silversmith dès 1875, le Schmuck und Uhren Zeitung dès 1947. La Foire de Bâle, plus important salon horloger du monde au 20e siècle, a accordé une place croissante à la bijouterie au fil de son histoire. Citons aussi le Salon international de la Haute Précision – EPHJ -, le Salon professionnel international de la Bijouterie Précieuse et Fantaisie, des Montres et des Industries Techniques – BIJORCA -, ou encore le salon Inhorgenta de Munich, qui aujourd’hui encore associent les deux arts. Quant aux écoles d’horlogerie, la plupart introduisent des filières de bijouterie dès le 20e siècle.
Mais malgré cette unité apparente, l’industrialisation a porté un coup sérieux au couple de l’horloger et du joaillier. Depuis la fin du 19e siècle, pour répondre à l’essor industriel et à la modernisation, les montres ont été fabriquées en dizaines, voire en centaines de milliers d’exemplaires. À une telle échelle, la main du joaillier n’a plus sa place, évincée par la machine. Et ce qui s’est d’abord appliqué aux montres bon marché, s’est ensuite étendu aux montres sportives et plus largement encore aux montres électroniques.
Mais le divorce n’a jamais été entièrement consommé car un petit segment a maintenu l’union vivante : la Haute Horlogerie. En effet, toute montre haut-de-gamme est à la fois un objet technique et un bijou, qu’il soit orné de diamants ou non, car la finition de tous ses composants, mouvement et habillage fait l’objet du même soin et exige des savoir-faire issus de la bijouterie. Et lorsque la part des métiers d’art est prédominante, tels le sertissage et la bijouterie, on parle de «montre joaillière» ou de «montre-bijou».
L’histoire méconnue des montres joaillières Audemars Piguet
On ignore souvent que les montres joaillières ont jalonné l’histoire d’Audemars Piguet depuis le 19e siècle. Montres-broches serties et émaillées, montres-pendentifs sur colliers de perles, montres-bagues joaillières, montres-bracelets miniatures recouvertes de pierres précieuses... Chaque période est marquée par des créations uniques, exprimant, voire devançant, le style de leur temps.
Ces créations sont le fruit de collaborations avec de nombreux petits ateliers de bijouterie indépendants, basés à Genève, Milan, Paris ou New York. Dans certains cas les collaborations incluaient des noms prestigieux tels que Tiffany, Cartier ou Heyman.
Le Musée Atelier Audemars Piguet conserve plusieurs témoignages intéressants des collaborations entre horlogers et joailliers. Par exemple, le 5 février 1921, les horlogers du Brassus envoient le mouvement 25525, Calibre 8RP à New York. Le précieux mécanisme est habillé par Oscar Heyman, bijoutier formé chez Cartier, fondateur de la marque éponyme en 1912 et futur joaillier d’Elizabeth Taylor.
Autre exemple de collaboration fructueuse : en mai 1966, Audemars Piguet livre à son agent italien Tramex un exemplaire du modèle de montre-bracelet 8162. La maison Bulgari l’adapte en l’ornant de l’un des premiers bracelets « tuboga ». Les deux noms apparaissent sur le cadran.
Gérald Genta, bijoutier designer
Gérald Genta, l’un des pionniers du design horloger, était bijoutier-joaillier de formation. Nous reproduisons ici son attestation d’apprentissage à la Manufacture de Bijouterie, Joaillerie et Chaînes Ponti Gennari, située à Genève, une ville dans laquelle la tradition joaillière remonte au Moyen Âge, nous l’avons vu.
Créateur indépendant, Gérald Genta a dessiné des milliers de montres entre 1950 et les années 2000, pour toute l’industrie horlogère. Il vend des dizaines de dessins à Audemars Piguet jusqu’au début des années 1970.
Nous reproduisons ici quelques exemples de montres joaillières qui lui sont attribuées – il ne signait presque jamais ses gouaches – dont certaines ont été réalisées dans le cadre de concours horlogers et bijoutiers.
Les créations les plus célèbres de Gérald Genta n’ont cependant pas de vocation bijoutière. Citons la Pole Router d’Universal (1954), la Constellation d’Omega (1959), ou encore la Nautilus de Patek Philippe (1976). Son design le plus emblématique pour Audemars Piguet est la Royal Oak 5402 (1972).En acier, étanche à 100 mètres, elle ne semble pas joaillière non plus au premier regard. Pourtant, en l’observant de plus près, elle porte des traces de l’univers bijoutier : son bracelet métallique en chute, intégré, finement facetté, sa lunette octogonale arrondie largement chanfreinée, sa carrure monobloc complexe. Tous ses composants sont décorés pour faire « chanter la lumière » sur le métal, comme le disait son créateur.
Depuis l’époque de Genta, les bijoutiers sont souvent présents dans l’équipe de design Audemars Piguet, à commencer par Jean Fred Meylan, premier designer interne, dès 1972, qui a quitté Audemars Piguet en 1976 pour enseigner la bijouterie à l’Ecole des Arts décoratifs de Genève. Parmi ses élèves, il comptera ponctuellement Emmanuel Gueit, que nous retrouverons au chapitre 9, et Régis Vaillant au chapitre 11.
Du coupe-cigare à la rivière de diamants
Les archives Audemars Piguet abritent des dizaines de milliers de croquis de montres, dont la plus grande partie est restée à l’état d’étude. Dans ce trésor documentaire, plus de mille gouachés de la fin des années 1970 à la fin des années 2000, représentent des objets dépourvus de mécanisme horloger : des bijoux et des accessoires.
On ignore si la première impulsion est venue des marchés ou de Georges Golay, alors Directeur général de l’entreprise, mais ce qui est certain, c’est que les premiers accessoires et bijoux ont été dessinés par Jacqueline Dimier. Entrée en 1976 chez Audemars Piguet en qualité de styliste, elle a été longtemps l’une des seules femmes designer du monde horloger. Durant trois décennies, ses créations ont largement contribué à façonner l’identité de la marque.
Tout porte à croire que le premier accessoire dessiné par Audemars Piguet est le bouton de manchettes Royal Oak. Suivront de nombreux objets, dont beaucoup portent la marque de leur époque. Le coupe-cigare, par exemple, rappelle à quel point le cigare était un attribut de réussite incontournable au 20e siècle, dont Georges Golay était un grand amateur. Mentionnons aussi le pince-billets de banque, qui paraît aujourd’hui désuet, l’argent étant désormais dématérialisé. La liste est aussi longue que bigarrée : porte-clés, stylos, ouvre-lettres, fourchettes, rouges à lèvres, briquets, miroirs, cadres photos, flacons de parfum, boutons de chemises, lunettes, peignes, pilulier…
La créativité déborde le domaine des accessoires pour explorer celui des bijoux : chaînettes, pendentifs, bagues serties d’émeraudes, colliers rivière de diamants, boucles d’oreilles assorties… Ainsi, c’est par des gouachés que l’histoire des bijoux Audemars Piguet commence, en toute discrétion.
Un duo d’explorateurs
En 1987, le jeune designer Emmanuel Gueit rejoint Jacqueline Dimier. Il raconte : « Nous n’avions pas de cahier des charges, au plus des intuitions parfois nourries des marchés ou des idées de nos collègues. On essayait tout. Nous dessinions plusieurs gouaches par jour. Des montres bien sûr, mais aussi des bijoux, des sacs à mains, des ceintures, jusqu’aux porte-documents en cuir – j’ai conservé le mien… J’ai même dessiné un échiquier de Haute Joaillerie ! ».
« Une fois par semaine, nous présentions les dessins à Steven Urquhart, qui dirigeait la distribution. Il choisissait avec nous ce qui serait fabriqué, soit en prototypes, soit en petites séries, avec toujours en tête le ou les marchés destinataires. Marcus Margulies, en charge du marché anglais, était friand de Haute Joaillerie, qu’il revendait au Moyen Orient par le biais d’Asprey Londres. Restait à travailler avec les ateliers internes et externes pour la fabrication ».
Qu’il s’agisse de joaillerie ou d’accessoires, la plupart des créations étaient reliées à des collections de montres, telles que la Bamboo (dès 1984), la Baroque (dès 1986) ou encore l’Audemarine (dès 1990). Néanmoins, en 1992, Audemars Piguet tente l’aventure de créer des bijoux sans lien avec l’horlogerie. Pour ce faire, la marque rachète un atelier de bijouterie genevois, Maxence Van Der Bawede. Le succès commercial est relatif mais un nombre significatif de bijoux dépasse le stade du dessin et élargit l’horizon créatif de la marque.
Éditées par le Bureau Technique Audemars Piguet, les « Bibles des Accessoires » répertorient tous les objets non horlogers ayant été fabriqués. Loin d’être anecdotique, la production s’étend sur plus de 40 ans et concerne plus de 500 designs !
Les archives ne permettent pas de connaître les quantités produites, ni même quels objets étaient offerts aux meilleurs clients ou vendus. Pourtant, ces créations méritent l’attention des collectionneurs. Au même titre que les écrins, certains accessoires sont plus rares que les montres qu’ils accompagnent. D’autres sont de petits chefs-d’œuvre de bijouterie. Toutes ces créations révèlent la liberté d’une époque durant laquelle la devise « the sky is the limit » guidait les imaginations.
L’atelier de bijouterie Audemars Piguet
À l’époque de l’établissage, les boîtes des montres Audemars Piguet étaient fabriquées par des ateliers indépendants tout comme les bijoux et les accessoires. Leurs fabricants étaient souvent de petits ateliers de bijouterie basés à Genève ou à proximité, par exemple Jean-Pierre Hagmann, Centror, Vidoudez, Barberis, Dupeguy, Zuber, Gay, Schönhaus, Labarte à Paris ou encore GTF à Sestri Levante.
Cependant, dès la fin des années 1970, certains accessoires, comme les boutons de manchette Royal Oak, sont déjà réalisés dans les ateliers du Brassus. Les archives révèlent qu’au fil des années 1980, une part croissante de ces créations est réalisée maison, incluant certaines boucles d’oreilles, des tours de cou et des bagues…
Cette internalisation partielle est rendue possible par la création d’un atelier de bijouterie au Brassus. À cet effet, en 1977, Audemars Piguet engage son premier bijoutier. L’époque est alors aux montres pour hommes dotées de bracelets intégrés en métal. Or, souder le bracelet à la boite est une opération délicate qui exige des artisans aguerris. Ywan Kunzle, bijoutier chez Audemars Piguet depuis 1989, se rappelle : « L’une des activités centrales de l’atelier de bijouterie, il y a 35 ans, c’était la soudure des bracelets aux boîtes, par brasure ».
Si l’atelier de bijouterie, en collaboration avec celui des boîtes, contribue ponctuellement à la fabrication de bagues ou de colliers, son cœur d’activité reste toujours les montres joaillières. Et ces dernières sont aussi variées que nombreuses. Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les catalogues des années 1980-90. On y découvre des dizaines de petites montres serties, souvent destinées aux marchés asiatiques.
L’essor de l’atelier
En 1985, Régis Vaillant, un bijoutier-gemmologue-sertisseur de 24 ans, entre dans l’atelier de sertissage Audemars Piguet – qui ne compte alors qu’un seul artisan. Il fusionne bientôt son atelier avec celui de bijouterie, auquel il donne un essor significatif : l’atelier comptera jusqu’à 20 personnes vers 2007.
Les artisans donnent vie aux créations imaginées par Dimier et Gueit, maîtrisant de nombreux savoir-faire, du moulage au sertissage en passant par le tournage, le façonnage, le limage, le tréfilage, le laminage, le polissage, la gravure, etc.
Nous ne résistons pas au plaisir d’illustrer ici quelques-unes des créations de l’époque. Parmi elles, la montre Baroque de 1986, première collection dont l’habillage est fabriqué maison et qui se distingue par ses glaces en pierres fines. Autre exemple : les montres de Haute Joaillerie dont les clients singapouriens, hong-kongais et japonais étaient particulièrement friands dès les années 1980. Parmi les montres les plus colorées, mentionnons encore une manchette multicolore à trois cadrans animés par trois mouvements, une montre-bracelet/pendentif en forme de sirène, un œuf entièrement serti abritant une montre, ou encore une série de plus de trente petites montres joaillières pour enfants, commandées par un sultan, en forme de lions, locomotives, petites voitures, ou même oursons…
Les années 1980-90 marquent une montée en puissance de la joaillerie chez Audemars Piguet et préparent l’entrée officielle des bijoux dans le Catalogue Général de la marque en 1998.
1998, la joaillerie par la grande porte
En 1995, Franco Ziviani fonde la filiale Audemars Piguet en Italie. C’est lui qui propose l’année suivante d’accorder une plus grande présence aux bijoux, en s’association avec un atelier de Sestri Levante.
La collection de bijoux Audemars Piguet est lancée à Crans Montana en 1997, en présence du skieur superstar Alberto Tomba. En 1998, le Catalogue Général Audemars Piguet annonce : « Les bijoux Audemars Piguet font leur entrée par la grande porte dans le monde de la bijouterie. Compléments prestigieux des garde-temps créés par la Manufacture Audemars Piguet, les trois collections Joaillerie – Royal Oak, Charleston et Carnegie – ne sont que le début d’une longue histoire. »
Dès le début, les bijoux Royal Oak rencontrent un important succès commercial. En 2003, ils comptent déjà 112 références : boucles d’oreilles, tours de cou, variations de bagues, nommées Vague, Plage, la Mer…
D’autres collections de bijoux sont plus éphémères comme Charleston (1998-2004), Carnegie (1998-2004), Promesse (1999-2004), Deva (2004-2008) ou encore Givrine (2006-2008).
En 2006, la collection de Joaillerie Millenary fait une entrée remarquée avec 23 bijoux, 66 l’année suivante, dont des pièces de Haute Joaillerie. Elle perdurera jusqu’en 2013. Exception à la règle, les bijoux Millenary sont pour la plupart fabriqués en interne.
En 2010, le catalogue Joaillerie compte 265 références qui se répartissent en collections et sous-collections :
• 108 bijoux Royal Oak (dont Royal Oak Classique (61); Ladies’ Royal Oak (44); Royal Oak Tuxedo (3)
• 83 bijoux Millenary (dont Millenary Classique (30); Millenary Trendy (29); Millenary Précieuse (13); Millenary Haute Joaillerie (10); Millenary Elixir (1)
• 74 bijoux Royal Oak Offshore
Le nombre de bijoux décroît ensuite : 216 références en 2011, 17 en 2013, avant de disparaître à la suite d’une réorientation de la marque. Nous y reviendrons.
Des parures nées de pierres exceptionnelles
À la fin des années 1990, Régis Vaillant (chapitre 11) demande à Georges-Henry Meylan, qui co-dirige Audemars Piguet depuis 1987, de lui accorder un budget d’un million de francs suisses pour acheter des lots de pierres exceptionnelles pour créer des montres uniques.
Avant de poursuivre, faisons un petit aparte linguistique. Le mot anglais jewellery se traduit de deux manières en français : joaillerie, dérivé de joyau, remonte au Moyen Âge (chapitre 2) ; bijouterie, attesté dès le 14e siècle et qui serait issu d’une racine bretonne, prend son essor à partir du 19e siècle, quand le métier de bijoutier remplace partiellement celui d’orfèvre. Pour Régis Vaillant, qui a dirigé l’atelier de bijouterie Audemars Piguet durant 20 ans, la différence est une question de priorité : « la bijouterie est l’art d’orner des composants métalliques avec des pierres précieuses. La joaillerie s’efforce de faire disparaître le métal pour donner la primeur aux pierres ». En ce sens, ce sont bien des créations de joaillerie que souhaite réaliser le responsable de l’atelier.
Jacqueline Dimier, alors indépendante, est chargée de dessiner les montres. Ainsi naissent des créations uniques, d’abord destinées à la célébration des 125 ans de la marque en 2000, puis se succédant jusqu’en 2010. Certaines arborent des noms évocateurs: « Symphonie pour une émeraude » (2003), « Grâce Printanière » (2003), « Scintillante élégance » (2004), « Au nom de la délicatesse » (2004); « Diamantissimo » (2005), «Carnet de Bal» (2008), « Givrine » (2006), « Coup de Théâtre » (2008)...
En parallèle, la joaillerie Audemars Piguet s’enrichit de collections confidentielles, telles que « Oak Leaves » (2005), une variation Haute Couture de la Royal Oak, « Danaé 1919 » (2005). L’atelier parvient en 2007 à créer la première Royal Oak Offshore (15130BC) entièrement pavée de diamants, introduisant les diamants de taille concave, avant d’appliquer cette méthode innovante à la Millenary Diamants Baguette en 2007. Pour que les diamants épousent la forme de la boîte, un système dédié baptisé «AP cut» est breveté.
Exceptionnelles, ces créations vont pourtant à contre-courant de l’évolution de la marque. Chez Audemars Piguet, les années 2000 sont celles de la Royal Oak Offshore, laissant assez peu de visibilité à des pièces uniques de Haute Joaillerie.
Vous avez dit Diamonds?
En 2009, Philippe Merk a succédé à Georges-Henri Meylan à la direction générale d’Audemars Piguet. Dans le cadre d’un vaste programme de recentrage de la stratégie de la marque vers la Haute Horlogerie, les artisans de l’atelier de bijouterie sont répartis dans divers ateliers et la collection de bijoux est fortement réduite.
Trois ans plus tard, le nouveau CEO, François-Henry Bennahmias accélère cette réorientation stratégique. Pour faire la part belle à la Royal Oak, plusieurs collections sont mises en veille : Tradition (2017), Classique (2018), Jules Audemars (2019) remplacée par Code 11:59 by Audemars Piguet, puis Millenary vers 2020…
Le département bijouterie, en tant qu’entité distincte, avait tiré sa révérence en 2013.
Cependant, dès son arrivée en 2012, le nouveau Directeur général rencontre les trois derniers artisans de l’atelier de bijouterie : un graveur, un sertisseur et un bijoutier, tous en place depuis de nombreuses années. Il mesure le risque de perdre ces savoir-faire précieux et s’enthousiasme à l’idée d’offrir aux artisans un terrain de jeu pour exprimer leur talent. Rattachés aux ateliers horlogers, les bijoutiers relancent leur activité et l’histoire des montres de Haute Joaillerie retrouve ses lettres de noblesses avec la présentation des modèles 79416 en 2013 et 79417 l’année suivante.
Désormais installé dans le Musée Audemars Piguet, l’atelier rebaptisé Métiers d’Art développe et fabrique entre 2015 et 2017 la trilogie des Diamond Punk (79418), Diamond Fury (79420) et Diamond Outrage (67700). Leur esthétique comme leurs noms reflètent l’esprit libre d’Audemars Piguet et la volonté d’ouvrir de nouveaux horizons créatifs, sans compromis.
Plus d’une année de travail est nécessaire pour la fabrication de chaque montre, dont la moins sertie compte 4 635 pierres et la plus sertie 12’103! Reconnaissance ultime de la créativité et de la virtuosité des artisans, les montres sont célébrées médiatiquement. La série se clôt sur une dernière montre extraordinaire : la Sapphire Orbe 67705 en 2019.
Le projet Royal Oak Joaillerie
Le stacking consiste à porter plusieurs bracelets juxtaposés sur un même poignet, souvent de couleurs différentes. En horlogerie, cela ne se fait pas car si les bracelets et les boîtes se touchent, ils risquent de se rayer. Pourtant, lorsque Ilaria Resta découvre les premiers prototypes de la Mini Royal Oak, la nouvelle Directrice générale d’Audemars Piguet ne résiste pas au plaisir de mettre les trois variantes d’or à son poignet. Un collègue l’interpelle : « Vous les portez comme des bijoux ! »
Des bijoux. L’idée est là, de retour. Les ateliers Audemars Piguet Meyrin créent alors trois bracelets Mini Royal Oak, sans montre, martelés frosted gold en or jaune, gris et sandgold. Ilaria Resta les porte lors d’un important événement à Milan. Ils font sensation aussi bien auprès des femmes que des hommes. Le constat est unanime : « Il faut les fabriquer!».
Plutôt que de se limiter aux bracelets, Audemars Piguet organise en novembre 2024 une opération de cocréation baptisée « Éclat ». Durant trois jours, douze femmes passionnées de bijouterie accompagnées de gemmologues se réunissent à Hong Kong pour partager leurs coups de cœur et leurs désirs. Le projet s’enrichit des récits croisés de chacune.
Le projet bijouterie prend de l’ampleur et surtout du sens. Ses objectifs ? Renouveler le dialogue séculaire entre Audemars Piguet et la joaillerie, ouvrir les horizons créatifs, apprendre, explorer. Mais surtout, offrir un terrain de jeu aux savoir-faire traditionnels de la bijouterie, internes et externes : joaillier, sertisseur, graveur, chaîniste, lapidaire...
Le projet reste solidement lié à l’horlogerie. Ainsi, les bijoux Audemars Piguet sont imaginés pour habiller les montres, pour leur donner un éclat supplémentaire. Ils en reprennent les codes esthétiques. En un mot, la bijouterie est pensée comme une plus-value destinée aux meilleurs clientes et clients, aux passionnés, pour agrémenter leur collection horlogère.
Le 2 octobre 2026, après avoir été présentées à une sélection de clientes et clients lors d’événements à Bangkok, Zurich et Saint-Tropez, les 19 premières réalisations sont dévoilées au public à Paris. Leur esthétique fusionne l’univers de la Royal Oak avec celui de la nature de la Vallée de Joux.
Les inséparables
L’horlogerie ne serait pas ce qu’elle est sans la joaillerie. Certes, les relations entre les deux univers - comme dans un couple uni pour des siècles - ont essuyé quelques orages. Il y a 250 ans, les orfèvres ont lutté pour conserver leurs privilèges face aux horlogers en plein essor. Dans les années 1930, certains horlogers n’ont pas hésité à vouer aux gémonies les minuscules montres-bracelets « de fantaisie », qu’ils jugeaient trop petites pour être fiables.
Audemars Piguet a participé à l’histoire de la joaillerie depuis le 19e siècle, créant une variété extraordinaire de montres-bijoux, s’associant à d’innombrables ateliers de bijouterie, de chaînistes et de joaillerie, puis créant dès les années 1970 son propre atelier dédié.
Cet article esquisse pour la première fois l’histoire des bijoux Audemars Piguet, une histoire qui commence il y a tout juste 50 ans, avec l’arrivée de Jacqueline Dimier au poste de styliste.
Après un demi-siècle d’exploration de l’univers des bijoux, entre périodes plus ou moins créatives et fructueuses, la collection Royal Oak Joaillerie ouvre un nouveau chapitre d’une histoire déjà riche.
Équipe du Patrimoine AP, octobre 2026




























































































































































