
L’Atelier des Établisseurs
Résumé
Introduction
Lancée le premier jour du printemps 2024, l’idée de l’Atelier des Établisseurs compte parmi les premiers projets initiés par Ilaria Resta, moins de trois mois après avoir pris les rênes d’Audemars Piguet. Lorsqu’elle en parle, elle insiste sur un fait qui lui tient particulièrement à cœur: «ce projet est avant tout une méthode de conception et de fabrication originale, agile et créative, une manière de collaborer qui fait revivre une ancienne méthode de fabrication nommée établissage, un magnifique terrain de jeu pour les artisans».
«Établissage»: attardons-nous un instant sur ce terme presque intraduisible, tant il est lié à l’horlogerie suisse de l’Arc jurassien, un peu comme le terme «cabinotier» l’est pour l’horlogerie genevoise. On pourrait le résumer ainsi: des dizaines de petits ateliers indépendants travaillent en réseau, sous la direction d’un horloger établisseur, pour cocréer des montres artisanales en exemplaires uniques ou en très petites séries.
Le système de l’établissage a connu son âge d’or durant le 19ème siècle. Depuis la Révolution industrielle, l’horlogerie suisse a peu à peu adopté le système de la manufacture, structurée autour des grandes entités mécanisées, condition nécessaire à la fabrication de montres en grandes séries.
Alors, pourquoi faire revivre une manière de procéder presque disparue? Pour mieux le comprendre, cet article nous fait remonter aux origines de l’établissage et nous montre comment Audemars Piguet est resté attaché à ce mode de fabrication durant tout le 20ème siècle.
Mais avant cela, remontons encore plus loin dans le temps, car l’établissage n’a de sens qu’en contraste avec le système qui l’a précédé : le monde des Corporations horlogères, également nommées Guildes ou Maîtrises.
Avant l’établissage: les corporations
Au 16ème siècle, alors que la montre se répand dans les cours princières et les demeures de la haute bourgeoisie européenne, les horlogers des principaux centre de production décident d’organiser et de protéger leur activité en créant des corporations, à l’instar de nombreux autres métiers comme les tisserands, les orfèvres ou encore les boulangers.
Les horlogers parisiens initient le mouvement en 1544, suivis par Nuremberg 10 ans plus tard et d’autres villes allemandes, anglaises ou italiennes. En 1601, les horlogers genevois créent leur propre Maîtrise, ce qui inspirera les principales villes du territoire helvétique.
Le système des corporations avait notamment pour but de garantir des normes de qualité. Il fixait souvent les prix et maintenait une production limitée pour garantir du travail à tous ses membres. Si certaines règles pouvaient varier d’une corporation à l’autre, l’une était immuable et commune à toutes: pour avoir le droit d’exercer un métier, il fallait avoir été admis dans la corporation.
Or, dans une région montagneuse isolée comme la vallée de Joux, il était presque impossible aux habitants de financer les 8 années d’apprentissage nécessaires à l’entrée dans la corporation des horlogers de la ville de Rolle, de laquelle dépendait leur territoire.
Ainsi, en 1742, le premier horloger de la région, Samuel Olivier Meylan a dû revenir dans sa vallée après deux années d’apprentissage à Rolle, ayant épuisé ses ressources pécuniaires. S’opposant aux règles établies, le jeune homme prend lui-même un apprenti pour transmettre ce qu’il a appris. Le mouvement fait boule de neige. L’horlogerie se répand si vite que les artisans obtiennent dès 1756 leur propre Maîtrise, dont les règles sont adaptées à leur vallée isolée.
Naissance de l’établissage
Durant la deuxième moitié du 18ème siècle, sous l’impulsion des Lumières, les idées libérales dénoncent la rigidité et le protectionnisme des corporations. En 1776, en France, la loi de Turgot marque le début de la suppression des corporations.
La même année, les horlogers de la vallée de Joux saisissent l’opportunité pour libéraliser leur profession, suivis 20 ans plus tard par Genève. Dès lors, chacune et chacun peut s’établir librement horloger, ou se spécialiser dans une partie de la montre, comme les ressorts, les roues, les ébauches ou les complications. C’est la naissance de la fabrication dite «en parties brisées». En d’autres mots, la naissance de l’«établissage».
Pour les historiens, retracer l’histoire des corporations est relativement simple: admissions, décisions majeures, disputes, etc… tout est soigneusement consigné dans de grands registres. Mais dès lors que le système éclate, les sources sont à chercher dans des centaines de petits ateliers à domicile, qui cumulent souvent plusieurs activités: tissage, horlogerie, élevage… et qui se soucient rarement de consigner et transmettre leurs archives.
L’horlogerie selon le mode de l’établissage, c’est un peu comme l’architecture avant les architectes. Souvent, le «blantier» crée et fabrique les bases des mécanismes; le «cadraturier» y ajoute des complications; de son côté, le «cadranier» conçoit et fabrique les cadrans, le «boîtier» dessine et fabrique les boîtes, etc. L’horloger «établisseur» définit le cahier des charges, coordonne les opérations, assemble, décore et termine la montre. Mais chaque création est une œuvre collective. Les plans sont rarissimes. L’on utilise des canevas en laiton nommés «calibres» sur lesquels les artisans gravent l’emplacement des axes, la forme des ponts et des roues. Chaque artisan possède ses tours de mains et ses secrets. Les relations entre eux se font par l’intermédiaire de «visiteurs» qui passent d’un atelier à l’autre. Dès lors le terme «visite» signifie «contrôle» en horlogerie. Le mode de fonctionnement est à géométrie variable. Les relations dépassent très souvent le cadre strictement professionnel, car les liens familiaux et les amitiés sont indissociables de l’établissage.
À cet égard, la vallée de Joux est un terreau très fertile pour ce mode de fabrication. L’article en lien explique comment Audemars Piguet y est né en 1875 en qualité d’établisseur, et surtout comment le réseau d’artisans et de familles y a donné naissance aux mécanismes les plus compliquées du monde.
L’épopée de la «Grosse Pièce»
Les registres d’Audemars Piguet détaillent rarement les artisans ayant contribué à chaque création. La montre ultra-compliquée 16869 de 1921, surnommée «la Grosse Pièce» ne fait pas exception, mais des archives complémentaires et une analyse des mécanismes permet d’identifier la plupart d’entre eux.
Cette montre de poche accueille près de 20 complications. Elle apparaît pour la première fois dans le Registre d’Établissage le 22 avril 1914 : toutes ses complications et dimensions sont déjà définies. Les archives ont conservé une enveloppe portant l’indication «Empereur Charles» qui laisse penser que l’ébauche 26 lignes a été créée par Charles Piguet, dit «l’Empereur» car il est le premier de la région à être équipé du téléphone. Les archives indiquent que les fils de Louis Elisée Piguet, l’horloger qui a réalisé la sonnerie de la montre de poche Audemars Piguet Universelle de 1899, se sont chargés de la grande sonnerie. Le style des mécanismes de calendrier perpétuel, équation du temps et heure universelle laisse peu de doute sur leur auteur: Léon Aubert, le cadraturier qui a créé le calendrier de la montre Leroy 01, la plus compliquée de son temps en 1901 et dont l’apprenti P. A. Golay a participé à la création de la montre Henry Graves de Patek Philippe en 1933. Quant au tourbillon, les sources indiquent qu’il est l’œuvre de Jules César Capt, de Capt & Co.
Si les mécanismes proviennent tous d’ateliers de la vallée de Joux, Audemars Piguet fait appel à de prestigieux artisans anglais pour l’habillage. Le boîtier porte le poinçon de Frederick Thoms et le cadran «venetian off-white» la signature stylistique du célèbre cadranier Thomas Willis.
Les sources Audemars Piguet montrent qu’en mai 1915, l’empierrage est «visité» dans les ateliers du Brassus. Un an plus tard vient le tour de l’échappement. Mais le projet est retardé par la guerre et il faut attendre fin 1919 pour que la sonnerie soit finalisée, avant d’être visitée en mai 1920 par le fils du cofondateur de la société, Paul Edouard Piguet.
La montre est présentée au public dans le cadre de la Foire de Genève en été 1920, puis livrée au partenaire anglais d’Audemars Piguet depuis 1885, la société Golay Guignard qui la remet à l’horloger Smith & Son, destinataire final et signataire du garde-temps. En 1921, le journal The Graphic lui consacre un article entier, précisant que cette montre extraordinaire a été vendue à un collectionneur américain pour un prix avoisinant celui d’une maison à Londres. Certaines sources laissent penser que le commanditaire était le collectionneur Elliot Cabot Lee, décédé en 1920 et qu’il n’aurait jamais vu cette montre commandée avant la Première Guerre mondiale.
Quelques décennies plus tard, la montre rejoint la collection de Robert M. Olmsted. Elle est adjugée par Sotheby’s New York le 8 décembre 2025 avant de rejoindre la Collection du Patrimoine Audemars Piguet.
L’ère de la manufacture
La première manufacture horlogère d’ébauches voit le jour à la fin du 18ème siècle, dans le village de Fontainemelon, à proximité de la ville horlogère de La Chaux-de-Fonds. Mais moins d’un siècle plus tard, les fabriques américaines, dont la Waltham Watch Company ont pris une telle avance qu’elles provoquent une crise majeure en Suisse. Le rapport de Jacques David suite à la visite de l’Exposition Universelle de Philadelphie de 1876 lance l’alerte et promeut le «modèle américain».
Certaines sociétés, telles que Longines, Zénith ou IWC ouvrent l’ère de la manufacture mécanisée. Rapidement, l’horlogerie suisse s’industrialise, permettant une croissance spectaculaire: d’environ 3 millions de montres en 1880, à 18 millions en 1916.
Fondée en 1875, la première année de la crise mentionnée ci-dessus, Audemars Piguet se profile comme le défenseur de l’établissage. Durant trois générations, une poignée d’horlogers y termine quelques centaines de montres par an, toutes en exemplaires uniques. En 1951, la fabrication en petites séries est adoptée et la majeure partie des ébauches provient désormais de la manufacture LeCoultre & Cie, pionnier de l’industrialisation à la vallée de Joux. Cela n’empêche pas Audemars Piguet de rester un établisseur. En 1960, les ventes atteignent pour la première fois les 3000 montres, une part infime de l’horlogerie suisse qui en exporte 40 millions.
Au lendemain de la crise du quartz, alors que la branche se réoriente dans le haut de gamme, la notion de «manufacture intégrée», capable de maîtriser les principales parties de la montre s’impose comme le modèle ultime d’intégration. Au-delà de l’argument marketing qui tend à dire que ce que l’on fait soi-même prévaut sur ce qui est réalisé par des ateliers partenaires, le modèle de la manufacture offre des avantages incontestables, tels qu’une grande liberté créative en matière de design. Une structure intégrée favorise l’innovation, elle permet de choisir et d’appliquer ses propres normes de qualité, de maîtriser ses flux de production, ses stocks, etc.
Pour Audemars Piguet, s’y ajoute un avantage crucial: la verticalisation renforce l’indépendance. Or l’entreprise est familiale et tient à le rester. Ainsi, plus d’un siècle après sa fondation, Audemars Piguet adopte le modèle de la manufacture. Son objectif est de maîtriser tout le processus, du premier trait de crayon à la fabrication et à la distribution des montres. Les ateliers se multiplient et se diversifient. Les méthodes se complexifient pour améliorer les performances des montres fabriquées en séries.
Une idée autour d’un café
Le projet de l’Atelier des Établisseurs est né d’une discussion autour d’un café et de brioches, le premier jour du printemps 2024. Dans le bureau qu’elle occupe depuis à peine 3 mois, Ilaria Resta, Directrice générale d’Audemars Piguet accueille Sebastian Vivas, historien et Directeur du Patrimoine et Musée depuis 2012. La discussion du matin concerne l’acquisition possible d’une collection exceptionnelle de montres Audemars Piguet datant des années 1940 à 1980, dont plusieurs «Bamboo» et «Cobra».
Face à la diversité des formes, des finitions, des cadrans, à la richesse des collections, à la beauté de certains modèles, Ilaria Resta pose une question que de nombreux visiteurs du musée Audemars Piguet soulèvent : «Pourrait-on refaire cette montre?»
L’historien brosse alors le contexte de l’époque: «ces montres ont été créées dans un monde en voie de disparition. Audemars Piguet était un établisseur. Ses créations naissaient d’un réseau de très nombreux artisans indépendants, aux ateliers souvent très petits. Le département Produits n’existait pas, ni la Qualité, ni les Méthodes ou même le Bureau Technique! Certains artisans travaillaient le métal sans disposer de plan. AP lançait des dizaines de designs très différents chaque année. Les montres étaient souvent très petites, rarement étanches, peu résistantes aux chocs – les clients le savaient et agissaient en conséquence, ce qui serait impossible aujourd’hui».
Impossible. Le mot était prononcé. Nouvelle venue dans le monde horloger, Ilaria Resta aime les défis. Bousculer les manières de faire, c’est également son rôle. Alors elle demande: «qui, chez nous, pourrait faire revivre cette manière de travailler: agile, créative, artisanale?»
Question difficile, car pour les équipes en place, passer outre les processus, c’est non seulement désapprendre, mais aussi risquer de faire mal son travail. Alors, de fil en aiguille, il apparaît que les derniers artisans qui travaillent à l’ancienne, sans plan ni stock de pièces de rechange sont les horlogers restaurateurs, attachés au département Patrimoine. «Pourquoi ne pas proposer à l’équipe du Patrimoine la création de nouvelles montres, dans le pur esprit de l’établissage?».
Et Ilaria Resta de donner une semaine à Sebastian Vivas pour décider s’il souhaite se lancer dans l’aventure et diriger ce projet.
Une page blanche
Au printemps 2024, le département Patrimoine Audemars Piguet compte une dizaine de personnes. Outre l’étude et la gestion des archives historiques ainsi que la restauration des montres anciennes, l’équipe anime le Musée Atelier Audemars Piguet ouvert en 2020. En collaboration avec les équipes Marketing, elle crée des expositions itinérantes, rédige des publications, dont la plateforme APChronicles et participe à de nombreux projets, en particulier dans la sauvegarde de savoir-faire menacés.
Or le moment choisi pour lancer l’Atelier des Établisseurs est déjà riche en défis. À moins d’un an de la célébration des 150 ans d’Audemars Piguet, l’équipe est en pleine rédaction d’un ouvrage de près de 600 pages (La Montre, Histoire et Savoir-faire), elle explore les archives pour rédiger des articles sur l’histoire de la marque et prépare la plus grande exposition itinérante Audemars Piguet jamais présentée, prévue à Shanghai en mai 2025 et à Dubaï six mois plus tard.
Mais un projet comme celui-ci ne se refuse pas. Sebastian Vivas en établit les principes cardinaux: «créativité, agilité, valorisation des savoir-faire traditionnels». Mais faut-il vraiment s’inspirer de designs anciens? Depuis 2020, la collection [RE]Master explore déjà cette piste, en réinterprétant librement d’anciennes montres, pour les fabriquer en séries de quelques centaines d’exemplaires. L’Atelier des Établisseurs fera le contraire. Les designs seront résolument tournés vers l’avenir, libres, surprenants, voire spectaculaires, mais la manière de développer et de fabriquer les montres s’inspirera de l’établissage. En faisant la part belle aux petits artisans indépendants, la montre sera terminée puis réparée par l’atelier qui l’a créée.
En mai 2024, le conseil d’administration approuve avec enthousiasme le projet. L’histoire peut alors commencer à s’écrire.
Mise en place du projet
Une petite équipe se forme: l’horloger Nikolaas Dockx, ancien responsable de la formation chez Audemars Piguet, a rejoint le Patrimoine en qualité de Conservateur des Savoir-Faire en 2023. Sa connaissance des métiers et son rôle de promoteur des artisans le désignent comme chef de projet. Claude Meylan, pour sa part, fondateur de la marque éponyme et ancien responsable des achats chez AP est un fin connaisseur du réseau des artisans disséminés le long de l’Arc jurassien et de l’Arc lémanique. Il consacrera sa semi-retraite très active à la recherche et au suivi d’artisans externes. Deux horlogers expérimentés du Service Clients rejoignent l’atelier: Joris Lavanchy et Aline Gagneux alors que Brice Mercet assure le suivi logistique.
L’Atelier est soutenu par de nombreux service internes Audemars Piguet: Produits, artisans bijoutiers et squeletteurs, constructeurs, chefs de projet Création et tous les services supports. Chacune et chacun recherche le parfait équilibre entre agilité et maîtrise des processus, performances techniques et artisanat. L’exercice tient souvent de la haute voltige.
Comme toute montre se construit autour d’un mécanisme, le choix des calibres est crucial. Idéal pour de petites montres, le Calibre 3090 (20mm de diamètre) créé en 1999 et abandonné depuis une décennie est remis au goût du jour. Pour les plus grands diamètres, le constructeur Julien Martel retravaille le tout nouveau Calibre 7121, lancé en 2022. Il le simplifie: le remontage automatique est supprimé ainsi que la date, et les composants sont repositionnés pour créer un effet de symétrie.
En septembre 2024, une poignée de designers internes et indépendants esquisse les premiers designs. Leur rôle: mettre en lumière des savoir-faire rares ou menacés, tels que le squelettage au boc-fil, la fabrication des verres de forme ou encore le métier de chaîniste.
Le 29 novembre trois dessins sont retenus. Les résultats sont si prometteurs qu’Ilaria Resta annonce à l’équipe que les montres seront les stars du stand de la marque à Watches & Wonders Geneva un an et demi plus tard. Jusqu’alors, le projet était une exploration sans véritable agenda. Dès lors, le compte à rebours est lancé.
La montre Établisseurs Galets
Situé à quelques kilomètres du village du Brassus, siège d’Audemars Piguet le lac de Joux est entouré de petites plages de galets. C’est le souvenir de ces plages ainsi que le design d’une montre des années 1970 nommée «Arabella» qui ont inspiré le designer indépendant Xavier Perrenoud / XJC.
Comme il n’existe pas deux galets identiques, chaque maillon du bracelet est différent des autres (à l’exception des maillons de rallonge). Pour les relier malgré leur géométrie et leur disposition irrégulières, tout en gardant la souplesse, la bijoutière genevoise Nadia Morgenthaler a réalisé plusieurs essais avant d’opter pour de minuscules rotules. Pour réduire leur poids, les maillons en or sont évidés, puis sertis de pierres fines, soigneusement choisies et taillées dans les ateliers de Mario Senape à Cossonay.
Le constructeur Arthur Gallezot a redessiné le mécanisme horloger de manière à ce que le mouvement épouse parfaitement la forme irrégulière de la boîte et que les ponts évoquent la forme de galets. Dans le petit village de Montmollin, Luca Soprana applique aux ponts un léger grenage, une technique ancienne plus sophistiquée que le sablage.
En novembre 2024, les premières ébauches sortent des ateliers de Johann Rochat, pour être assemblées et ajustées par Aline Gagneux, tout juste entrée à l’Atelier des Établisseurs. Elle vérifie les performances du Calibre 3098 et fait les ajustements nécessaires avant de passer à la phase de fabrication en petites séries.
Le cadran en pierre est découpé finement apposé sur une plaque de métal très fine. Il est ajusté dans un boîtiers aux formes ovoïdes asymétriques, conçu et fabriqué par Théo Massouatis et Pablo Brenlla dans leur atelier de Plan-Les-Ouates. Les arrondis se prolongent sur les deux glaces saphirs à la géométrie complexe.
Le temps nécessaire à la fabrication de chaque montre se compte en semaines. La production se limitera donc à quelques exemplaires par année.
La montre Établisseurs Peacock
Surprendre, explorer de nouvelles formes et de nouveaux territoires: le projet des Établisseurs offre un terrain de jeu magnifique à la créativité. Lorsqu’il réalise ses premières esquisses, le jeune designer Kenan Géraud travaille des formes abstraites et joue sur le dévoilement de l’heure. Parmi les dizaines de croquis, un seul ressemble à un oiseau. L’équipe l’interroge: «Et pourquoi ne pas faire un vrai oiseau? AP avait bien fait des montres éléphant, lion et même sirène dans les années 1990?».
À mesure que l’idée murit, le projet se complexifie. Au poignet, un oiseau qui déploie ses ailes et lève la tête risque d’accrocher les vêtements… Il faudrait pouvoir les refermer à volonté… Comment accéder à l’heure? Mais lorsqu’en novembre 2024 le projet est présenté à Ilaria Resta, c’est le coup de cœur: «spectaculaire! Si une montre doit être réalisée, c’est celle-ci!». Giulio Papi, concepteur horloger, partage cet enthousiasme. Il propose de dessiner le mécanisme d’ouverture des ailes et de la tête. La technique tient davantage du savoir-faire des automatiers que de celui des horlogers.
Pour évoquer la flamboyance de la roue du paon, le cadran en or, fabriqué par le cadranier de Saint-Imier Vincent Michel est creusé en petits compartiments dont le fond est décoré à la main par le graveur Guy Froidevaux à La Chaux-de-Fonds, également en charge de la gravure de la tête et du cou. C’est dans son atelier de Peseux que l’émailleuse Vanessa Lecci recouvre chaque compartiment du cadran d’une fine couche d’émail translucide aux couleurs chatoyantes.
Le bracelet, pour sa part, évoque un plumage. Installé dans le Musée Atelier Audemars Piguet, le bijoutier Ywan Kunzle est responsable de sa conception, sa fabrication manuelle, son assemblage et ses terminaisons. Chaque maillon est constitué d’une coque et d’un couvercle. Tous sont reliés par des goupilles invisibles.
Les ailes sont réalisées selon la méthode bijoutière du casting, par les ateliers d’Adrian Altman à Ipsach. Les deux parties, dont l’une est martelée, l’autre gravée sont fixées sur une armature en titane. Lorsqu’elles s’ouvrent, elles dévoilent une boîte qui se lève pour afficher l’heure, animée par le Calibre 3098, redessiné pour l’occasion, avec son trois-quarts platine côtes soleillées, entièrement assemblé et terminée à la main, comme toutes les montres Établisseurs.
Si la montre Établisseurs Peacock a été la première approuvée, sa mise au point s’est avérée longue et complexe, notamment à cause du système d’ouverture à secret.
La montre Établisseurs Nomade
Polymorphe, multifonctionnelle, contemporaine, mêlant savoir-faire traditionnel et haute technologie, la montre Établisseurs Nomade a été imaginée par le designer Ludovic Python
Fermé, son boîtier est dimensionné pour entrer dans la petite poche d’un jeans. En appuyant sur deux poussoirs mystérieux, l’utilisateur déverrouille la montre, qui coulisse pour révéler le temps à travers un calibre squeletté dont les ponts marquent les heures. En tirant le boîtier d’un cran supplémentaire, elle se transforme en pendulette de table.
Le calibre 7501 est une réinterprétation du 7121 de 2022, extra-plat (hauteur). Il offre un système original en trois couches en sandwich, fixé par le pourtour imaginé par le designer et construit par XXX. Il est découpé par un artisan squeletteur angleur au moyen d’une petite scie nommée bocfil, un savoir-faire de plus en plus rare en horlogerie.
L’habillage est à lui seul un tour de force. La structure métallique et le système d’ouverture et de pivotage ont été développés et fabriqués par les ateliers d’Emmanuel Desuzinges à Carouge. Elle se compose d’un maillage complexe en titane, serti de pierres taillées en facettes par Mario Senape, un boîtier coulissant sur un chariot spécial, articulé pour que la montre bascule en pendulette.
Autres détails notables, les index du calibre se prolongent sur le cadran périphérique structuré en plaques de pierres. Quant au verre en saphir fabriqué par Alexis Bernard à Colombier, sa dimension hors norme a imposé un usinage spécial. Dessinée sur mesure, la chaîne est en titane, un matériau rarement utilisé dans une géométrie aussi complexe.
L’Atelier des Établisseurs prévoit de fabriquer sur plusieurs années une quinzaine d’exemplaires de la montre Établisseurs Nomade, ce qui prendra plusieurs années.
Présentation au public
À peine plus de deux ans auront été nécessaires entre la première discussion sur le projet et la présentation au public de trois montres radicalement différentes les unes des autres, mais réalisées selon la même philosophie, contenant des calibres adaptés pour elles, mettant en lumière des savoir-faire rares.
Le projet de l’Atelier des Établisseurs était d’abord un rêve, celui de faire revivre un monde presque disparu dans l’histoire de la marque du Brassus. Il a commencé à tâtons, comme une exploration des possibles, sans nécessité de résultat immédiat. Il a mis en tension l’univers de l’artisanat et la manufacture moderne. Le premier est fait d’essais, de retouches, d’idées fulgurantes, parfois approximatives. Il est animé par des gens de métiers attachés à leur indépendance, dont la force de caractère égale le talent. Le second parle de processus, de maîtrise, de contrôle, de flux. Ces deux mondes sont animés par des acteurs passionnés et c’est grâce à cela que les obstacles ont pu être franchis.
La présentation au public aurait pu rester discrète, tant la production est limitée. Ilaria Resta a décidé de faire de ce projet le point de mire de l’entrée d’Audemars Piguet à Watches & Wonders Geneva, le plus grand salon horloger du monde. Il signifie que la marque intègre cette institution non pas pour raisons commerciales, mais pour célébrer l’horlogerie en mettant en valeur ses savoir-faire et ses artisans.
Si l’établissage y est revivifié d’une manière innovante: pour la première fois, les principaux artisans ayant participé à l’élaboration de chaque montre sont nommés, qu’ils œuvrent dans les murs d’Audemars Piguet ou en qualité d’indépendants. Ce qui compte, ce sont les talents, les savoir-faire, les personnes qui les incarnent.
Présenté dans une salle baptisée «Le Futur», l’Atelier des Établisseurs fait face au laboratoire de recherche des nouveaux mécanismes et des nouveaux matériaux. Car en horlogerie, la tradition est aussi symbole d’avenir.
Équipe du Patrimoine Audemars Piguet, Avril 2026.














































































