
Une grande histoire des petites montres
Résumé
Du clocher au pistolet lilliputien
Au Moyen âge, les mécanismes horlogers étaient souvent si grands qu’il fallait construire un bâtiment pour les contenir : une tour de clocher. Mais la miniaturisation devient très tôt une spécialité majeure. On raconte que durant la Renaissance, la reine d’Angleterre Elisabeth Ire (1533-1603) possédait non seulement une montre-bracelet, mais également une montre dont le mécanisme à réveil se cachait dans une bague.
Les tout petits mouvements permettent une grande créativité. Aussi trouve-t-on bientôt des montres en forme de crâne, de tulipe, de fleur de lys, de coquille, d’animaux, d’étoiles, d’octogones ou de croix. Elles se portent suspendues au cou ou à la taille, deviennent des accessoires de parure avant d’être utilitaires et se font toujours plus petites et plus décoratives, à mi-chemin entre l’horlogerie et la joaillerie.
C’est au XIXe siècle, grâce à la diffusion des calibres dit « Lépine », que la miniaturisation franchit un nouveau pas. Le musée d’horlogerie de La Chaux-de-Fonds abrite une montre des années 1850 dont la hauteur du mouvement ne dépasse pas 1,18 mm ! En 1851, un horloger de la vallée de Joux du nom d’Adolphe Audemars s’amuse à créer pour l’Exposition Universelle de Londres un pistolet microscopique au mécanisme fonctionnel dont la longueur totale atteint à peine 5,5 mm.
Depuis deux siècles, la quête du plus petit et du plus plat n’a jamais cessé.
Toujours plus petit et plus plat
En horlogerie comme dans les Jeux Olympiques, il existe quelques épreuves reines. Les artisans rivalisent depuis des siècles pour être les plus précis (c’est la chronométrie), les plus compliqués, et les plus petits. Évidemment, être petit, compliqué et précis à la fois est encore plus difficile. C’est comme si un sportif gagnait le 100 mètres, le championnat du monde d’échecs et la finale de curling.
Maître des complications depuis 1875, Audemars Piguet s’est très tôt intéressé aux montres miniatures. Par exemple, en 1891, les horlogers ont créé un mouvement dont le diamètre atteignait à peine 18 mm et qui sonnait l’heure à la demande. En 1921, ils battent leur propre record en atteignant 15,8 mm, mais l’horloger en charge écrit dans son petit carnet: « Je n’en referai pas une pareille, pour je ne sais quel prix ».
Sans ajout de complications, on peut être encore plus petit. En 1927, Audemars Piguet crée le Calibre 5/7SB, mouvement mécanique le plus petit de son temps. La compétition fait rage à la vallée de Joux. Son voisin LeCoultre & Cie crée deux ans plus tard le Calibre 101, devenu célèbre et toujours produit aujourd’hui. Néanmoins, les montres équipées de ces minuscules mécanismes sont si petites que l’on peut à peine lire l’heure.
Audemars Piguet se focalise sur les calibres ultraplats, fort du record de 1921 : le Calibre 17SVF#5 qui ne dépasse pas 1,32 mm de hauteur. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la marque devient une référence de la finesse. En 1958, près des ¾ de la fabrication contient le Calibre ultraplat 2003 d’à peine 1,64 mm d’épaisseur, dont l’ébauche provient de LeCoultre & Cie.
L’extra-plat est le symbole du confort, de la légèreté, de l’ergonomie. Audemars Piguet n’a cessé de développer cette spécialité jusqu’à nos jours.

Chérie, j’ai rétréci la Royal Oak
En 1972, avec ses 39 mm de diamètre, la première Royal Oak était considérée comme grande, voire très grande, ce qui lui valut le surnom de « Jumbo ». Pourtant, elle contenait le calibre automatique le plus plat du monde…
Quoi qu’il en soit, les horlogers d’Audemars Piguet ont très tôt imaginé une version plus petite. Présentée en 1976, la toute première Royal Oak destinée aux femmes ne mesurait que 29 mm de diamètre. Son histoire est racontée ici.
Son Calibre 2062 à remontage automatique atteint alors les limites en matière de maîtrise de l’énergie. Il est presque impossible d’en réduire le diamètre tout en conservant de bonnes performances. C’est pourquoi, lorsqu’il a été question de réduire encore le diamètre des Royal Oak, Audemars Piguet s’est tourné vers la technologie du quartz, alors en plein essor, et qui en une décennie, avait fait des pas de géants en matière de miniaturisation.
Entre 1980 et aujourd’hui, plus de 100 modèles de Royal Oak de moins de 29 mm de diamètre sont lancés. Tous sans exception sont équipés de calibres à quartz. Nous partageons ici la liste complète des calibres ayant équipé les Royal Oak à quartz et le diamètre des montres :
• Dès 1978 : Calibre 2511 (rectangle)
• Dès 1980 : Calibre 2502 (26 mm, 30 mm, 35 mm, 39 mm)
• Dès 1981 : Calibre 2511 (rectangle)
• Dès 1982 : Calibre 2506 (35 mm, 36 mm)
• Dès 1983 : Calibre 2505 (35 mm, 36 mm)
• Dès 1983 : Calibre 2612 (30 mm et 33 mm)
• Dès 1984 : Calibre 2711 (30 mm)
• Dès 1985 : Calibre 2508 (33 mm, 26 mm)
• Dès 1986 : Calibre 2610 (24,5 mm, 25 mm, 27 mm, 28 mm, 30 mm et 3 3mm)
• Dès 1994 : Calibre 2710 (24,5 mm puis 25 mm et 27 mm)
• Dès 1996 : Calibre 2712 (33 mm)
• Dès 1997 : Calibre 2601 (20 mm)
• Dès 2012 : Calibre 2713 (33 mm )
• Dès 2015 : Calibre 2716 (37 mm)
• Dès 2024 : Calibre 2730 (23 mm)
La petite sirène et les lionceaux
Durant les années 1990, Audemars Piguet explore une multitude de territoires esthétiques et techniques. Secondée par le jeune designer Emmanuel Gueit, Jacqueline Dimier dirige la création. Tour à tour, la marque choque le monde avec la Royal Oak Offshore testostéronée, rassure en réintroduisant les complications classiques, surprend en réinventant l’heure vagabonde et en introduisant des matières non conventionnelles. Elle se permet en outre mille libertés dans le domaine de la joaillerie.
Tous les voyants créatifs sont donc au vert lorsqu’au milieu des années 1990, le minuscule Calibre 2601 de Jaeger-LeCoultre est adopté. Pour un designer, disposer d’un mécanisme aussi minuscule précis et doté d’une réserve de marche dépassant un an est un rêve. C’est un espace de liberté créative extraordinaire. Les contraintes de formes, de fonction ou de correction s’évaporent.
Alors, pourquoi ne pas s’offrir un retour dans le monde de l’enfance, des couleurs vives du pop art ? Les archives Audemars Piguet des années 1990 révèlent des trésors insoupçonnés, des montres en forme d’oursons, de lionceaux, de canards, de sirènes, de petites voitures, de lèvres, d’œil, pendulettes à plume, petits cœurs, mots doux, symboles des premiers rendez-vous amoureux.

La Mini Royal Oak de 1997
Imaginée par Emmanuel Gueit, la Mini Royal Oak est née en 1997. Son diamètre de 20 mm en fait la plus petite variation de l’histoire. Minuscule, élégante, fine, elle est aujourd’hui l’une des Royal Oak féminines vintage les plus recherchées, tant ses proportions sont réussies.
La Mini Royal Oak a été présentée en même temps que la première Royal Oak Grande Complication, dont le diamètre de 44 mm faisait d’elle la plus grande jamais créée. Pour célébrer ses 25 ans, la collection mythique a donc exprimé ses deux extrêmes en termes de taille. D’un côté l’horlogerie classique à complications, de l’autre le quartz, représenté par le Calibre 2601, le plus petit jamais utilisé par Audemars Piguet. Et au milieu, la marque introduit conjointement deux modèles : la première Royal Oak Chronographe, ainsi que la première équipée d’un tourbillon.
Comme souvent chez Audemars Piguet, les idées proviennent de la clientèle. On raconte que la demande de la Mini Royal Oak est issue du Japon qui à cette époque, raffolait de montres miniatures.

Les deux modèles classiques
La Mini Royal Oak a été fabriquée en 1965 exemplaires, tous fabriqués entre 1997 et 1999. Deux modèles se partagent la part du lion, avec un total de 1 803 montres, soit plus de 90% de la production.
La version la plus célèbre porte le numéro de modèle 67075. Si elle est la seule qui ait été interprétée en acier, c’est parce que sa boîte n’est pas sertie. Elle compte 1 254 exemplaires, dont 465 en acier, 328 en or jaune, 272 bicolore (acier or jaune), 101 or gris, et 88 en or rose. Illustrées ici, les variations de cadrans documentées dans les archives sont assez peu nombreuses, mais les pratiques de l’époque laissent supposer une diversité supérieure.
La seconde version est le modèle 67076. Elle se distingue de la précédente par sa lunette sertie de 32 diamants taille brillant. Les 549 exemplaires sont tous en matières précieuses : 296 en or gris, 174 en or rose et 79 en or jaune. Tous les cadrans documentés sont sertis; parfois uniquement les index, parfois entièrement pavés de diamants, ponctués de rubis ou d’émeraudes.

Cœurs, oursons et diamants
Dans la veine des montres fantaisies en forme de lionceaux ou de sirène, 24 déclinaisons de modèles Mini Royal Oak se jouent des conventions de la Haute Horlogerie pour arborer parfois des cœurs, des oursons et autres messages d’amour. Quant aux formes, si l’octogone reste un attribut nécessaire, les boîtes ajoutent parfois un couvercle. Certaines se transforment en bagues, d’autres en pendentifs, en pins ou même en boutons de manchettes!
La plupart des variations publiées ici sont inconnues du public car elles sont rarissimes. 22 modèles ont été fabriqués en moins de 10 exemplaires. Parmi eux, 17 ont été produits en moins de 3 unités et 12 sont des pièces uniques.
Au moment de la publication de cet article, la Collection du Patrimoine Audemars Piguet ne possède aucune montre appartenant à ces déclinaisons. Cet article publie pour la première fois les photographies d’identification de tous les modèles, telles que conservées dans les archives de la marque, ainsi que l’année de lancement du modèle, le nombre de pièces par référence et par matière.
|
Mini Royal Oak |
TOTAL |
ST |
BA |
BC |
SA |
OR |
1997 |
67075 |
1254 |
465 |
328 |
101 |
272 |
88 |
|
67076 |
549 |
|
79 |
296 |
|
174 |
|
67202 |
13 |
|
|
13 |
|
|
1998 |
67077 |
88 |
|
14 |
48 |
|
26 |
|
67169 |
5 |
|
|
5 |
|
|
|
67173 |
15 |
|
5 |
6 |
|
4 |
|
67242 |
1 |
|
|
1 |
|
|
|
67243 |
1 |
|
|
1 |
|
|
|
67244 |
1 |
|
|
1 |
|
|
|
67289 |
2 |
|
1 |
1 |
|
|
1999 |
67287 |
8 |
|
|
5 |
|
3 |
|
67290 |
2 |
|
1 |
1 |
|
|
|
67291 |
5 |
|
2 |
1 |
|
2 |
|
67292 |
6 |
|
2 |
2 |
|
2 |
|
67293 |
2 |
|
1 |
1 |
|
|
|
67294 |
2 |
|
1 |
1 |
|
|
|
67295 |
1 |
|
1 |
|
|
|
|
67315 |
1 |
|
1 |
|
|
|
|
67316 |
1 |
|
|
1 |
|
|
|
67317 |
2 |
|
2 |
|
|
|
|
67318 |
1 |
|
1 |
|
|
|
|
67319 |
1 |
|
1 |
|
|
|
|
67320 |
1 |
|
|
1 |
|
|
|
67321 |
1 |
|
|
1 |
|
|
|
67322 |
1 |
|
1 |
|
|
|
|
67323 |
1 |
|
|
1 |
|
|
Un calibre qui s’économise
Depuis 1999, la dimension de la Royal Oak ne cesse de croître. Les derniers modèles de moins de 30 mm disparaissent après 2004. Ne survivent que les 33 mm, puis 34 mm depuis 2020. Pourtant, à chaque fois qu’une Mini Royal Oak est mise aux enchères chez Christie’s, Sotheby’s ou Antiquorum, la salle se met à vibrer d’émotion. Et depuis que le modèle 67075 est exposé au Musée Atelier Audemars Piguet du Brassus, il remporte tous les suffrages.
Peu à peu l’idée de réintroduire des Mini Royal Oak fait donc son chemin. Mais comment faire, lorsque l’on sait qu’il n’existe plus aucun calibre aussi petit que le 2601 ? D’ailleurs, la réparation de ce dernier est devenue un défi important pour le Service Clients. Audemars Piguet choisit alors un petit mécanisme capable d’offrir une grande autonomie.
L’idée est aussi simple qu’originale : le Calibre 2730 est presque constamment en sommeil. Il s’enclenche toutes les 20 secondes environ, fait légèrement avancer les aiguilles puis se rendort. Pendant ses multiples siestes, seul le petit morceau de quartz placé au cœur du mouvement ne s’arrête pas de vibrer. Un peu comme le cœur d’un paresseux qui dormirait profondément et se réveillerait toutes les 20 secondes pour avancer de quelques centimètres. L’avantage est de durer longtemps. Cette méthode permet d’économiser de l’énergie et d’offrir plus de 7 ans d’autonomie, la durée de vie de la pile. À noter qu’en tirant la couronne, il est possible d’arrêter temporairement la montre, ce qui allonge encore son autonomie.

Renaissance d’une mini légende
La technologie du Calibre 2730 exige un peu plus d’espace que le Calibre 2601. Avec 23 mm de diamètre, la nouvelle Royal Oak Mini est à peine plus grande que son aînée de 1997. Mais proportionnellement à la taille des montres de son époque, elle est presque encore plus petite. Sans compter qu’elle est tout aussi joviale, élégante et décontractée.
Les trois versions présentées en 2024 sont en or gris, or rose et or jaune. Les boîtes et les bracelets sont fabriqués dans la Manufacture Audemars Piguet à Meyrin. Ils y sont terminés selon la technique dite « Frosted Gold », inspirée par la créatrice de bijoux italienne Carolina Bucci et introduite chez Audemars Piguet en 2016.
La terminaison « Frosted Gold » est une sorte de martelage ou de poinçonnage au diamant. En Italie, on parle de « diamantatura », car le petit marteau qui creuse la matière en la frappant est terminé par un diamant taillé. Et comme le diamant possède des facettes, chaque trou est structuré en petites faces très lisses dont chacune reflète la lumière comme un miroir. On obtient ainsi un scintillement vivant. Pour recouvrir tout l’habillage d’une Royal Oak Mini, le nombre de trous à réaliser est important. Les artisans ont compté que pour chaque montre, le marteau frappe l’or environ un demi-million de fois.
La nouvelle Royal Oak Mini 67630 a été révélée au public en juin 2024, dans le cadre d’une exposition organisée par Audemars Piguet au cœur de Milan. Ce petit clin d’œil rappelle les liens historiques qui relient la collection Royal Oak à l’Italie depuis les origines.
Equipe Patrimoine Audemars Piguet, mai 2024

























































